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Une quatrième raison, et non des moindres, peut
être attribuée au rôle grandissant du droit
international en matière de droits de l'homme. Actuellement
on est copieusement abreuvé d'information sur les abus
et violations de ces droits, où qu'ils se produisent dans
le monde, non seulement grâce aux médias, mais aussi
aux commissions et comités de l'ONU, aux ONG et autres
organisations saisies des délits de tout genre liés
aux non-respect des droits civiques, politiques, économiques,
culturels, etc., tant au niveau individuel que collectif. Dénonciation,
surveillance, dissuasion et mesures préventives, la communauté
internationale ainsi qu'un public avisé leur portent une
attention particulière alors qu,ils sont revisités
sous l,éclairage de nouvelles notions juridiques de transparence,
d'équité, d'impunité et de précédent,
visant notamment les droits des minorités, des réfugiés,
travailleurs immigrés, personnes déplacées,
etc., le droit des peuples à l'autodétermination,
le droit au développement, à la vie, les droits
sociaux économiques et culturels, les droits des enfants,
des femmes, pour n'en citer que quelques uns, sans oublier les
tribunaux et les cours pénales internationales. En témoignent
du reste l,adoption d,un grand nombre d'instruments et de mécanismes
par les instances nationales et internationales assurant l,application
des normes et des sanctions convenues agissant, par ailleurs,
comme de puissants moteurs à faire évoluer les
consciences et mettre en place une culture mondiale des droits
de l'homme.
Ainsi, inscrit lui-aussi dans le cadre des droits proclamés
par l,ONU, le conflit entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie
sur la question de l'indépendance du Haut-Karabakh région
située à l'est de l'Arménie aux frontières
de l'Azerbaïdjan et de l'Iran particulièrement riche
en vestiges culturels et religieux arméniens mobilise
l'attention de la communauté internationale et des leaders
mondiaux. Après le cessez-le feu de 1994, le Conseil de
sécurité de l'ONU mandate l'OSCE, et son Groupe
de Minsk créé à cet effet, de négocier
une solution équitable et durable entre les parties en
conflit. Aujourd'hui, malgré l'accélération
des rencontres au sommet et au sein du Groupe, les pourparlers
piétinent au stade de projets et de promesses populaires.
Les exigences politiques, stratégiques et territoriales
des deux, voire trois, parties ne trouvant pas des réponses
communes à commencer par les revendications des représentants
de la République auto-proclamée du Haut-Karabakh
(en arménien Artsakh qui signifie "libre) pour un
statut d'intervenant légitime dans le cadre des négociations
- désormais l'incertitude demeure en prolongeant, voir
en internationalisant, le problème arménien.
Conscients et préoccupés de ces nouvelles donnes
et possibilités, se sont constitués des lobbies
politiques, principalement en France, aux Etats-Unis, au Canada
ainsi que dans toute la diaspora à forte population d'origine
arménienne pour, d'une part, soutenir le pays stratégiquement,
et d'autre part, contribuer à son redressement économique
et à sa reconstruction en disposant d'une assistance financière
et logistique.
Par le passé groupes armés formés aux
techniques de combat, à présent ces lobbies sont
des assemblées civiles regroupant activistes et militants
pacifiques (en France le Comité 24, le CDCA, le CRDA,
le YAP et autres) ayant comme objectif principal de réactiver
et de mobiliser l'opinion publique sur la mémoire des
atrocités commises à l'encontre des populations
arméniennes qui, au cours des siècles derniers,
formaient une puissante minorité dans l'Empire ottoman.
En tant que groupe de pression exerçant un certain pouvoir
auprès des élus locaux, régionaux ou gouvernementaux
dans le pays de résidence, ils procèdent à
l'envoi massif de pétitions, lettres de protestation et
d'information ainsi que d'autres textes pertinents, par courrier
électronique ou traditionnel en privilégiant, bien
entendu, les contacts personnels et le dialogue. A cela s'ajoutent
manifestations publiques, campagnes d'information, articles de
presse, programmes de télévision et divers événements
socio-culturels -- sorte de contre-pouvoir diffusant infos et
appels, adressés notamment aux instances de justice internationale,
pour contrer les thèses négationnistes.
Les années 2000 et 2001 sont fastes pour la Cause, désormais
aucun gouvernement démocratique ne pouvant reculer ou
rester sourd aux appels des Arméniens. En France, le vote
du Sénat du 8 novembre 2000 en faveur de la reconnaissance,
suivi de l'adoption d'une proposition de loi y relative par l'Assemblée
nationale le 18 janvier 2001, puis sa promulgation comme loi
le 29 janvier 2001 par le président Chirac et le premier
ministre Jospin, font craquer Ankara. Panique et tractations
afin de dissuader les parlementaires; crise, drame, menace de
mise en péril des relations franco-turques, la presse
diffuse abondamment l'embarras turc.
Le 15 novembre 2000 le Parlement européen adopte une
résolution reconnaissant à son tour le génocide
arménien en sollicitant la Turquie d'en faire autant comme
condition préalable à sa demande d'adhésion
à l'Union européenne. Le 17 novembre 2000, dans
un texte qui reprend mot à mot celui des Euro-députés
: "favorise la convocation de scientifiques pour un éclairage
nouveau sur la réalité historique demande à
tous les Etats, à commencer par la République turque
de mettre à disposition sans limitations chercheurs, archives
et savants... s'engage à une médiation pour la
normalisation et le développement des relations turco-arméniennes
... dans la perspective d'une intégration prochaine de
la Turquie dans l'Union européenne..., à une écrasante
majorité les députés italiens votent dans
le même sens. Le 10 novembre 2000, le Pape Jean-Paul II
se rallie également à la position européenne
en signant une déclaration commune sur la reconnaissance
par le Vatican, à l'issue d'une célébration
oecuménique avec le Catholicos Karekin II, Chef suprême
de l'église apostolique arménienne. Pour l'instant
il s'agit bien entendu de reconnaissances publiques sans valeur
juridique suivant celles de l'Argentine, Belgique, Bulgarie,
Chypre, Grèce, Russie, Uruguay, certains Etats des USA
et de l'ONU. En 1985 cette dernière ayant adopté
le rapport de l'expert de la Sous-Commission de la promotion
et de la protection des droits de l'homme, Benjamin Whitaker,
qui le mentionne comme un des génocides majeurs du XXe
siècle. Quant à la Suisse, il faut croire qu,elle
s'apprête à rejoindre le peloton, le postulat Zisyadis
en faveur de la reconnaissance du génocide, mis au vote
par le Conseil national à sa séance 13 mars, n'ayant
été rejeté que par 73 voix contre 70!
Aux Etats-Unis, malgré deux échecs cuisants,
les puissants lobbies arméniens poursuivent leur bataille.
En novembre 2000, Le Sous-comité Opérations internationales
et Droits de l'homme du Congrès sur le point d'adopter
la résolution H.Res. 596 sur la reconnaissance s'est vu
freiné en dernière minute par le président
Clinton et son porte-parole, le député Hastert,
exigeant le retrait immédiat de la résolution qui,
selon eux, présentait une grave menace à la sécurité
des Américains. Quant à son successeur, Bush, en
revenant sur les promesses faites à la communauté
arménienne lors de sa campagne électorale, il continue
à se rétracter en tergiversant sur le terme génocide.
Tout récemment, devant les protestations répétées
des lobbies arméniens en Europe, l'Arménie habituellement
exclue des conférences annuelles de commémoration
de la Journée de l'Holocauste une première en janvier
2000 à Stockholm et une deuxième en janvier 2001
à Londres retrouve enfin sa place auprès des nations
ayant subi le même sort. Désormais le Premier Ministre
suédois, Göran Persson, fait acte de reconnaissance
du génocide arménien.
Après ces avancées, on aurait pu croire que le
négationnisme disparaîtrait ipso facto, mais force
est de constater que ce n'est pas le cas et qu'il continue à
se manifester, relayé principalement par la presse turque,
au cours des rencontres directes et indirectes arméno-turco-azéries.
En témoigne, du reste, les réunions de la 57ème
session de la Commission des droits de l'homme en mars-avril
de cette année déclenchant un véritable
bras de fer entre les représentants des trois Etats --
offensives, intentions politico-diplomatiques douteuses et contre-attaques
aboutissant à un refus apparent de normaliser les relations.
Si aujourd'hui la Turquie semble être soutenue par des
Etats islamiques avancés, sur l'échiquier mondial
elle n,est pas avantagée par son attitude négationniste,
rappelée à l'ordre par ses partenaires occidentaux
et les médias. Alors qu,elle se sert d'amnésie
historique pour faire taire certains faits dérangeants,
nombre d'associations et des civils turcs, dans le pays comme
à l'étranger, en forte opposition aux thèses
officielles du gouvernement, n'hésitant pas à reconnaître
la déportation planifiée d'un million et demi d'Arméniens
de leurs terres natales par les mouvements Jeunes Turcs, précédant
la chute de l,Empire ottoman, pour des raisons autres que les
seules turbulences politiques de cette époque. Si bien
qu'on est en droit de se demander si l'appartenance à
une minorité d'origine, de culture et de religion différentes
n'aurait pas fourni les motifs supplémentaires d,actes
aussi cruels.
En conclusion, dans le combat contre le négationnisme
si la question des réparations relèverait de la
seule compétence des tribunaux internationaux dans le
cas où il en seraient saisis, il serait temps de faire
le deuil sur le passé comme moyen efficace de cicatriser
les plaies, lever les barrières historiques et psychologiques
et redonner confiance. En admettant, toutefois, que les parties
s'accordent à reconnaître la vérité
sans tomber dans les ambiguïtés, ni brouiller les
cartes sous couvert d'impunité. Cela conduirait au pardon
et - au delà - à une réconciliation.
Si aujourd'hui l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Turquie
et le Haut-Karabakh (Artsakh) aspirent au statut d,acteur crédible
de la mondialisation, il leur faut avant tout investir dans le
développement de leur pays, puis s'efforcer d'améliorer
leurs relations de bon voisinage. A commencer par la levée
du blocus économique turco-azéri, imposé
à l'Arménie et au Karabakh depuis plus de dix ans,
et la restauration des représentations diplomatiques en
tant que premier pas vers l,ouverture et la coopération.
En effet, la paix et la prospérité de cette région
du Sud Caucase/Asie mineure ne pourront
être garanties que par une forte croissance économique
liée à la stabilité politique de nombre
d,Etats ayant une histoire et des frontières communes.
Aline DEDEYAN
Intervention du 21 mai 2001, Cercle Condorcet, F.-V
    
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