Les Dames des Nations Unies.

 

L'IGNORANCE DE L'AUTRE
ou
REFLEXIONS D'UNE EGYPTIENNE
 

 

 Préambule à la deuxième édition de LA DELGADA LINEA BLANCA :
LE COURAGE TRAITRE DES LACHES

 

LE CHOEUR D'ENFANTS ABORIGÈNES DE TAÏWAN

 

 JUSTICE SOCIALE ET DROIT INTERNATIONAL

 

SUR LA CAUSE ARMÉNIENNE

 

SUR LA CAUSE ARMÉNIENNE
 Après le silence et la négation, la reconnaissance par la justice internationale, j'essayerai de développer ce titre proposé par Claude-Jean Lenoir en commençant par la question suivante : alors que le négationnisme prôné par la Turquie et ses Etats alliés islamiques est loin d'être évacué, comment se fait-il qu'après un siècle de silence la question du "génocide des Arméniens réapparaisse sur les agendas nationaux et internationaux en un nouveau souffle à la cause arménienne?  Je crois qu'il y plusieurs raisons à cela. La première, l'effondrement de l'Empire soviétique suivi de l'émergence, en 1999, d'une Arménie indépendante, démocratique, pro-européenne, tournée vers le changement, aspirant à un tout autre avenir. La deuxième son adhésion immédiate à l'ONU et à ses institutions et agences spécialisées- et tout récemment - au Conseil de l'Europe. A présent l'Arménie a donc une place et une parole au sein de la communauté internationale non seulement autorisée, mais appelée à participer et à contribuer aux échanges internationaux. Une troisième raison étant l'élargissement de ses contacts avec une vaste diaspora en grande partie composée de rescapés du génocide et de leurs descendants - plusieurs générations de jeunes Arméniens à identité composite auxquels s'ajoutent aujourd'hui de nombreux immigrants fuyant les conditions économiques désastreuses en Arménie en cette période difficile de transition. Même si au premier abord davantage conflictuels que coopératifs, les premiers rapports entre ces différentes communautés ont permis à la diaspora, jusque-là repliée sur elle-même et pratiquement isolée de l'Arménie ex-soviétique, de sortir de son ghetto de silence, voire de sa peur, pour clamer à haute voix la reconstruction de la nation, son histoire contemporaine ainsi que la restitution de ses droits légitimes.

 Une quatrième raison, et non des moindres, peut être attribuée au rôle grandissant du droit international en matière de droits de l'homme. Actuellement on est copieusement abreuvé d'information sur les abus et violations de ces droits, où qu'ils se produisent dans le monde, non seulement grâce aux médias, mais aussi aux commissions et comités de l'ONU, aux ONG et autres organisations saisies des délits de tout genre liés aux non-respect des droits civiques, politiques, économiques, culturels, etc., tant au niveau individuel que collectif. Dénonciation, surveillance, dissuasion et mesures préventives, la communauté internationale ainsi qu'un public avisé leur portent une attention particulière alors qu,ils sont revisités sous l,éclairage de nouvelles notions juridiques de transparence, d'équité, d'impunité et de précédent, visant notamment les droits des minorités, des réfugiés, travailleurs immigrés, personnes déplacées, etc., le droit des peuples à l'autodétermination, le droit au développement, à la vie, les droits sociaux économiques et culturels, les droits des enfants, des femmes, pour n'en citer que quelques uns, sans oublier les tribunaux et les cours pénales internationales. En témoignent du reste l,adoption d,un grand nombre d'instruments et de mécanismes par les instances nationales et internationales assurant l,application des normes et des sanctions convenues agissant, par ailleurs, comme de puissants moteurs à faire évoluer les consciences et mettre en place une culture mondiale des droits de l'homme.

Ainsi, inscrit lui-aussi dans le cadre des droits proclamés par l,ONU, le conflit entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie sur la question de l'indépendance du Haut-Karabakh région située à l'est de l'Arménie aux frontières de l'Azerbaïdjan et de l'Iran particulièrement riche en vestiges culturels et religieux arméniens mobilise l'attention de la communauté internationale et des leaders mondiaux. Après le cessez-le feu de 1994, le Conseil de sécurité de l'ONU mandate l'OSCE, et son Groupe de Minsk créé à cet effet, de négocier une solution équitable et durable entre les parties en conflit. Aujourd'hui, malgré l'accélération des rencontres au sommet et au sein du Groupe, les pourparlers piétinent au stade de projets et de promesses populaires. Les exigences politiques, stratégiques et territoriales des deux, voire trois, parties ne trouvant pas des réponses communes à commencer par les revendications des représentants de la République auto-proclamée du Haut-Karabakh (en arménien Artsakh qui signifie "libre) pour un statut d'intervenant légitime dans le cadre des négociations - désormais l'incertitude demeure en prolongeant, voir en internationalisant, le problème arménien.

Conscients et préoccupés de ces nouvelles donnes et possibilités, se sont constitués des lobbies politiques, principalement en France, aux Etats-Unis, au Canada ainsi que dans toute la diaspora à forte population d'origine arménienne pour, d'une part, soutenir le pays stratégiquement, et d'autre part, contribuer à son redressement économique et à sa reconstruction en disposant d'une assistance financière et logistique.

Par le passé groupes armés formés aux techniques de combat, à présent ces lobbies sont des assemblées civiles regroupant activistes et militants pacifiques (en France le Comité 24, le CDCA, le CRDA, le YAP et autres) ayant comme objectif principal de réactiver et de mobiliser l'opinion publique sur la mémoire des atrocités commises à l'encontre des populations arméniennes qui, au cours des siècles derniers, formaient une puissante minorité dans l'Empire ottoman. En tant que groupe de pression exerçant un certain pouvoir auprès des élus locaux, régionaux ou gouvernementaux dans le pays de résidence, ils procèdent à l'envoi massif de pétitions, lettres de protestation et d'information ainsi que d'autres textes pertinents, par courrier électronique ou traditionnel en privilégiant, bien entendu, les contacts personnels et le dialogue. A cela s'ajoutent manifestations publiques, campagnes d'information, articles de presse, programmes de télévision et divers événements socio-culturels -- sorte de contre-pouvoir diffusant infos et appels, adressés notamment aux instances de justice internationale, pour contrer les thèses négationnistes.

Les années 2000 et 2001 sont fastes pour la Cause, désormais aucun gouvernement démocratique ne pouvant reculer ou rester sourd aux appels des Arméniens. En France, le vote du Sénat du 8 novembre 2000 en faveur de la reconnaissance, suivi de l'adoption d'une proposition de loi y relative par l'Assemblée nationale le 18 janvier 2001, puis sa promulgation comme loi le 29 janvier 2001 par le président Chirac et le premier ministre Jospin, font craquer Ankara. Panique et tractations afin de dissuader les parlementaires; crise, drame, menace de mise en péril des relations franco-turques, la presse diffuse abondamment l'embarras turc.

Le 15 novembre 2000 le Parlement européen adopte une résolution reconnaissant à son tour le génocide arménien en sollicitant la Turquie d'en faire autant comme condition préalable à sa demande d'adhésion à l'Union européenne. Le 17 novembre 2000, dans un texte qui reprend mot à mot celui des Euro-députés : "favorise la convocation de scientifiques pour un éclairage nouveau sur la réalité historique demande à tous les Etats, à commencer par la République turque de mettre à disposition sans limitations chercheurs, archives et savants... s'engage à une médiation pour la normalisation et le développement des relations turco-arméniennes ... dans la perspective d'une intégration prochaine de la Turquie dans l'Union européenne..., à une écrasante majorité les députés italiens votent dans le même sens. Le 10 novembre 2000, le Pape Jean-Paul II se rallie également à la position européenne en signant une déclaration commune sur la reconnaissance par le Vatican, à l'issue d'une célébration oecuménique avec le Catholicos Karekin II, Chef suprême de l'église apostolique arménienne. Pour l'instant il s'agit bien entendu de reconnaissances publiques sans valeur juridique suivant celles de l'Argentine, Belgique, Bulgarie, Chypre, Grèce, Russie, Uruguay, certains Etats des USA et de l'ONU. En 1985 cette dernière ayant adopté le rapport de l'expert de la Sous-Commission de la promotion et de la protection des droits de l'homme, Benjamin Whitaker, qui le mentionne comme un des génocides majeurs du XXe siècle. Quant à la Suisse, il faut croire qu,elle s'apprête à rejoindre le peloton, le postulat Zisyadis en faveur de la reconnaissance du génocide, mis au vote par le Conseil national à sa séance 13 mars, n'ayant été rejeté que par 73 voix contre 70!

Aux Etats-Unis, malgré deux échecs cuisants, les puissants lobbies arméniens poursuivent leur bataille. En novembre 2000, Le Sous-comité Opérations internationales et Droits de l'homme du Congrès sur le point d'adopter la résolution H.Res. 596 sur la reconnaissance s'est vu freiné en dernière minute par le président Clinton et son porte-parole, le député Hastert, exigeant le retrait immédiat de la résolution qui, selon eux, présentait une grave menace à la sécurité des Américains. Quant à son successeur, Bush, en revenant sur les promesses faites à la communauté arménienne lors de sa campagne électorale, il continue à se rétracter en tergiversant sur le terme génocide.

Tout récemment, devant les protestations répétées des lobbies arméniens en Europe, l'Arménie habituellement exclue des conférences annuelles de commémoration de la Journée de l'Holocauste une première en janvier 2000 à Stockholm et une deuxième en janvier 2001 à Londres retrouve enfin sa place auprès des nations ayant subi le même sort. Désormais le Premier Ministre suédois, Göran Persson, fait acte de reconnaissance du génocide arménien.

Après ces avancées, on aurait pu croire que le négationnisme disparaîtrait ipso facto, mais force est de constater que ce n'est pas le cas et qu'il continue à se manifester, relayé principalement par la presse turque, au cours des rencontres directes et indirectes arméno-turco-azéries. En témoigne, du reste, les réunions de la 57ème session de la Commission des droits de l'homme en mars-avril de cette année déclenchant un véritable bras de fer entre les représentants des trois Etats -- offensives, intentions politico-diplomatiques douteuses et contre-attaques aboutissant à un refus apparent de normaliser les relations.

Si aujourd'hui la Turquie semble être soutenue par des Etats islamiques avancés, sur l'échiquier mondial elle n,est pas avantagée par son attitude négationniste, rappelée à l'ordre par ses partenaires occidentaux et les médias. Alors qu,elle se sert d'amnésie historique pour faire taire certains faits dérangeants, nombre d'associations et des civils turcs, dans le pays comme à l'étranger, en forte opposition aux thèses officielles du gouvernement, n'hésitant pas à reconnaître la déportation planifiée d'un million et demi d'Arméniens de leurs terres natales par les mouvements Jeunes Turcs, précédant la chute de l,Empire ottoman, pour des raisons autres que les seules turbulences politiques de cette époque. Si bien qu'on est en droit de se demander si l'appartenance à une minorité d'origine, de culture et de religion différentes n'aurait pas fourni les motifs supplémentaires d,actes aussi cruels.

En conclusion, dans le combat contre le négationnisme si la question des réparations relèverait de la seule compétence des tribunaux internationaux dans le cas où il en seraient saisis, il serait temps de faire le deuil sur le passé comme moyen efficace de cicatriser les plaies, lever les barrières historiques et psychologiques et redonner confiance. En admettant, toutefois, que les parties s'accordent à reconnaître la vérité sans tomber dans les ambiguïtés, ni brouiller les cartes sous couvert d'impunité. Cela conduirait au pardon et - au delà - à une réconciliation.

Si aujourd'hui l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Turquie et le Haut-Karabakh (Artsakh) aspirent au statut d,acteur crédible de la mondialisation, il leur faut avant tout investir dans le développement de leur pays, puis s'efforcer d'améliorer leurs relations de bon voisinage. A commencer par la levée du blocus économique turco-azéri, imposé à l'Arménie et au Karabakh depuis plus de dix ans, et la restauration des représentations diplomatiques en tant que premier pas vers l,ouverture et la coopération. En effet, la paix et la prospérité de cette région du Sud Caucase/Asie mineure ne pourront
être garanties que par une forte croissance économique liée à la stabilité politique de nombre d,Etats ayant une histoire et des frontières communes.

Aline DEDEYAN
Intervention du 21 mai 2001, Cercle Condorcet, F.-V