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 Jeu l'Opéra des Chiquitos : :
Chronique d'une renaissance musicale 2eme partie

 

Préambule à la deuxième édition de LA DELGADA LINEA BLANCA :
LE COURAGE TRAITRE DES LACHES

 

 LES PARLEMENTS A L'HEURE DE LA MONDIALISATION

 

L'Opéra des Chiquitos(1)

L'Opéra des Chiquitos:


Chronique d'une Renaissance musicale
(Première partie)

Dimanche soir

"Avez-vous une partition déposée à mon nom?" demande le grand rouquin au comptoir de l'aéroport de Genève; je reconnais un de mes compagnons de voyage, le claveciniste Norberto Bruggini. Nous partons pour la Bolivie, rejoindre l'Ensemble Elyma et son chef, Gabriel Garrido. Au programme: reconstruire un opéra baroque oublié pendant plus de deux siècles et le rendre à ceux pour qui il fut écrit, les Indiens Chiquitos des anciennes missions jésuites de l'Oriente amazonien.

Arrivés en Amérique du Sud, au XVI siécle, les jésuites concevaient leurs missions comme modèles d'une société idéale; l'enseignement de la musique et la danse y était aussi essentiel que l'apport des nouveaux techniques agrononomiques. A la suite des intrigues de cours européens, les jésuites furent expulsés des territoires espagnols en 1767, mais à la lisière de l'Amazonie le baroque ne meurt pas. Les Pères ont si bien formé les indígenos qu'un voyager français, Alcide d'Orbigny, qui passait par là vers 1830 put écrire, "La musique de cette contrée lointaine est comparable à la meilleure qu'on entend en Europe." Peu à peu, le savoir s'est aménuisé, une grande partie du repertoire est perdue. Mais jusqu'à nos jours les choristes sont montés dans les tribunes des églises, ont pris les partitions -- les tenant parfois à l'envers, car ils ne savait plus les lire -- et commencé à chanter, utilisant des techniques baroques qui se sont conservés uniquement par tradition orale .

 

L'église restaurée de San Javier, Ancienne mission jésuite de l'Oriente (Bolivie)

Photo: L. Graz
 Redécouvert de puis peu, la richesse musicale des Chiquitos a suscité une véritable passion chez un petit groupe de musiciens et musicologues . Gabriel Garrido est l'un de eux. Pour Garrido, d'origine argentine, faire renaître cette musique et la rapporter à ceux chez qui elle est né, est devenu presque un devoir sacré.
En parallèle, les superbes églises des missions sont restaurées: Concepción, San Javier* , Santa Ana, San Rafael, San Miguel, suscitant aussi une rédécouverte des techniques artisanaux oubliées. L'âme de ce mouvement pendant deux décennies fut un architecte (et ancien jésuite) suisse, Hans Roth. Jusqu'à sa mort en 1999 il a, en quelque sorte, retracé la voie du père Martin Schmid, natif de Baar (Zug), jésuite et honnête homme: architecte des belles églises qui subsistent aujourd'hui, et en plus musicien, sculpteur, constructeur d'instruments et compositeur. En explorant l'église à moitié ruinée de Santa Ana Hans Roth est tombé sur une cache de manuscits. Il a parcouru le village de toute urgence et a réussi à sauver quelques fragments de plus, les dénichant jusqu'à dans le lieu d'aisance du prêtre de la paroisse.

 Parmi ces feuillets était la manuscrit du drame musical "San Ignacio", que Garrido a reconstitué en Bolivie avant de la présenter en Europe, notamment au Festival d'Ambronnay. Le texte est en espagnol et Garrido pense qu'il a pu servir autant pour rassurer les autorités politiques du bon travail des jésuites (qui n'étaient pas, pour la plupart, d'origine espagnole) que pour l'édification des fidèles. "San Franciso Xavier", en revanche, est l'unique opéra retrouvé dont le texte est en langue chiquitano. C'est cette curiosité musicale que Garrido et les musiciens d'Elyma veulent rapporter aux Chiquitos d'aujourd'hui dans le cadre du "Festival des Missiones" de Santa Cruz.

Lundi

Trente-deux heures après avoir quitté Genève nous arrivons, quatre musiciens et moi, à Santa Cruz, capitale de l'Oriente bolivien et deuxième ville du pays, autrefois plaque tournante du trafic de cocaine. On y trouve encore une opulence étonnante et trois vols quotidiens pour Miami. C'est le lundi après-midi sur place, et je ne cherche qu'une chose: un endroit pour dormir. Moi oui, mais une heure après l'atterrissage, mes compagnons de voyage ont rejoints la répétition dans la salle du Foyer d'apprentis qui sera notre quartier-général à Santa Cruz. Quelques musiciens et le choeur d'enfants venu d'Argentine sont arrivés la veille, d'autres, le matin même. Gabriel -- il est difficile de donner du "maestro" à cet homme chaleureux et souriant -- et sa femme Claire Barral, administratrice d'Elyma (et nounou occasionnelle des musiciens), sont arrivés dans la nuit après un voyage mouvementé . La fatigue? Face à leur partitions, les musiciens semblent l'oublier, la sublimer.

 

Concepción (Oriente) Bolivie une femme locale regarde l'affiche du festival de musique baroque.

photo: L. Graz

Les baroqueux connaissent une vie particulière parmi les musiciens classiques. Il n'y a presque pas d'emplois permanents, et même les ensembles réputées sont en mutation perpétuelle; les besoins en instruments varient selon le programme et les idées du chef. Jusqu'à vers 1750, les musiciens étaient quasiment des co-compositeurs, et cette tradition est largement reprise dans les ensembles qui cherchent aujourd'hui l'authenticité. Si Gabriel a un noyau dur de musiciens avec qui il travaille souvent, les effectifs d'Elyma sont loin d'être fixes. La préparation de "San Francisco Xavier" ne fera pas exception.

Mardi matin

Un vent étonnament froid souffle sur Santa Cruz venant tout droit de l'Antarctique. Gabriel, que je n'ai jamais entendu lever la voix, mais qui ne bouillonne pas moins à l'intérieur, est de plus en plus déprimé. Il n'aime pas son opéra et surtout pas le premier air.

"J'ai vu la musique pour la première fois au début d'année; j'avais des doutes, mais je ne me rendais pas compte à quel point c'était pauvre!" Il demande au musicologue qui l'a transcrite si l'on ne peut pas lui fournir un autre air. Plus de quatre mille pages de manuscrits, plus ou moins fragmentaires, ont été retrouvés dans les églises des Chiquitos; le père Piotr Nawrot, venu en Bolivie voici un quart de siècle de sa Pologne natal, travaille depuis des années à leur transcription. Padre Piotr trouve un autre air.

La tempête se calme, et les deux chanteuses argentines étudient la nouvelle partititon, rapidement photocopiée, pendant que Gabriel décide de l'accompagnement. Elles doivent apprendre le texte phonétiquement sans comprendre un seul mot; cela peut arriver aux chanteurs d'opéra, mais Gabriel ne l'aime pas -- il est convaincu que des hispanophones chantent mieux la musique espagnol ou sud-américain que les nordiques, et vice-versa. Le professeur de langue chiquitano du padre Piotr est appellé en renfort; les tasses de maté passent, les écharpes s'enroulent autour des cous. Les parties des saints jésuites, Ignace et François-Xavier, sont chantées respectivement par une soprano et une mezzo. Il n'y avaient pas de voix basses chez les Chiquitos, semble-t-il, et lorsqu'il fallait absolument une voix de baryton, comme pour le diable dans "San Ignacio", le rôle fut chanté par un des pères jésuites. Silvina, une pétillante petite blonde fait un surprenant Ignacio; contrairement à la plupart des soprani elle ne gemit pas constamment,estoy cansada, je suis malade. Alicia, la mezzo, est grande, belle, très brune. Leurs voix se fondent à merveille.

Mercredi

Gabriel, pas un homme à s'écouter, souffre tellement de problèmes intestinaux que le vice-président du festival l'amène presque de force chez un médecin. Le médecin parle de stress; on le croit volontiers. A la répétition de fin de matinée il ne laisse rien apparaître; une fois dans la musique tout le reste est oublié.
Pourtant, le monde extérieur n'est pas totalement absent. Leonardo, le bel organiste, garde une photo de sa bien-aimée à côté de ses partitions. Les deux jeunes enfants du couple violoncelliste-violoniste venus d'Argentine assistent aux répétitions ; en vrais enfants de musiciens ils sont silencieux, mais lorqu'ils en ont assez de dessiner ou construire des tours, ils traversent la pièce, parfaitement en rythme, juste devant le chef.

Gabriel a commencé sa carrière comme flûtiste et, comme Hitchcock, s'attribue quelques mesures dans chaque représentation; c'est sa signature, et une toute petite marque de vanité chez un homme qui n'en a pas beaucoup. Helas! il a oublié ses flûtes et demande si on peut lui en prêter. Lui qui est très tâtillon sur ses instruments est consterné d'apprendre qu'on ne trouve rien d'autre que des flûtes modernes, pire, en plastique.

Une musicienne est perdue. La jeune cornettiste (le cornet est une mini-trompette en bois) n'est pas arrivée comme convenu. Après une longue nuit d'inquiétude, on a retrouvé sa trace. Son avion a dû faire escale à l'improviste sur une île du Cap-Vert. Un cheval, en route pour les Jeux olympiques dans la soute avec cinq de ses compagnons, montrait tellement de signes de nervosité que le capitaine s'est senti obligé de le débarquer. De péripétie en péripétie, l'escale imprévue a duré 22 heures que les passagers ont passé sur la plage. Le cheval nerveux a dû être abbattu sur place.

La cornettiste est finalement arrivée, à bout de force et de nerfs. presque en même temps que le premier violoniste venu de Boston, où il donnait un cours. On est à la veille de la générale. Ils s'intégrent sans faille dans l'ensemble qui est, enfin, au complet. Comme tous les autres, ils semblent comprendre presque d'instinct ce que Gabriel leur demande.

Jeudi matin

 A une demi-journée de la répétition générale. Gabriel est attablé au petit-déjeuner, une partition entre la tasse de café-leche et une tranche de pain grillé. "Je dois encore refaire l'instrumentation; ça ne va pas !" Il se remet à annoter, une mesure après l'autre, cet opéra ingrat qu'il tient absolument à faire sortir de sa gangue .

Gabriel compare parfois la musique baroque à ces statues de saints qu'on voit dans les églises latino-américaines. La tête seule est finement sculptée, le corps simplement ébauché dans un bloc de bois et monté sur quatre perches comme des échalas de vignes. Ensuite, on l'habille, et le coiffe, ajoute dentelles, broderies, passementeries et bijoux. Pour la musique, les manuscrits anciens sont comme la statue à l'état brut, c'est aux musiciens, et surtout au chef, de les habiller, les ornementer, les émailler.

 

Gabriel Garrido en répétition revoit -encore- l'instrumentation de "San Francisco Xavier"

photo: L. Graz

Le chef dirige ce processus mais les musiciens prennent leur part; chez Elyma, ils le font avec une étonnante liberté . Cette ouverture est une des raisons de leur choix de faire ce genre de musique dans des conditions matérielles nettement moins favorables que ce à quoi ils pourraient prétendre au sein d'un orchestre classique. Mais, m'explique l'un d'eux, faire de la "musique fonctionnarisée" serait tellement ennuyeux comparé à ce qu'ils vivent avec Elyma, ou d'autres ensembles analogues, qu'il ne peux même pas l'envisager . .

Pendant que les instrumentistes s'accordent, les enfants s'échauffent. Leur chef de choeur les fait fredonner des gammes, puis des arpèges, tutti, deux par deux, individuellement. Il passe de l'un à l'autre pour sentir, contrôler avec ses doigts exactement comment chaque enfant -- ils ont entre 10 et 15 ans -- met en vibration la colonne d'air à l'origine des sons angéliques qui sortent de leur bouche.
Ce choeur vient de l'école de musique qui porte le nom de Domenico Zipoli, le compositeur de cour devenu jésuite; les musicologues lui ont longtemps attribué presque toute la musique missionnaire. Aujourd'hui Piotr Nawrot pense plutôt que la plupart des oeuvres anonymes furent écrits par des musiciens indigènes, les rares morceaux écrits par les Pères étant signés. Ce n'est pas par mépris que les autres sont restés anonymes, mais parce qu'ils étaient considérés comme une part de l'oeuvre collective, ad majorem Dei Gloriam -- pour la plus grande
gloire de Dieu.

Jeudi 12 h.

Vamos! Allons-y! Gabriel rappelle ses troupes après une pause café. Sur un rythme endiablé, on attaque la finale de l'opéra. Alicia, la mezzo, se met a danser sur sa chaise; avec l'entrée de l'orgue, cela ressemble terriblement à une musique de foire. Riccardo pose le superbe violone qu'il a lui-même construit selon des modèles de Missions et commence à faire le clown, mimant les mouvements d'un cheval de carrousel. Claire, debout, tourne sur elle-même comme une poupée mécanique. Cela finit en fou-rires; la prochaine fois la finale aura changé de ton. Les enfants reviennent. Gabriel prend une guitare pour essayer un passage, change tout ce qu'il avait fait noter le jour avant, essaie encore.
 
San Javier - août 2000
Répétition générale
de "San Francisco Xavier"
photo : L. Graz

 --Air 8. Seulement les graves; on dirait une danse des éléphants. Gabriel dit au chef de choeur : "Oublie la partition, et fais-les chanter fa-sol-mi-do; comme ça." Il chante le trait. Le maître de choeur ne dit mot mais, on le voit sur son viasage, il n'en pense pas moins: ses enfants sont drillés, et on ne modifie pas leur partition comme ça!

--Vamos! On reprend au 5. Riccardo -- tout en jouant son violone

--commence à taper du pied; on entend le lala, authentique instrument chiquitano fait d'osselets enfilés sur une lanière dont il a entouré sa jambe .

--Mesure 86: Les graves! Non, on change. Choeur!

--92 A -- Vilhuela: comme ceci! -- il chante le passage -- 94 - B -- les autres jusqu'à 100 -- non, ce sera A.

Mesure par mesure Gabrel reprend l'instrumentation, modèle le son sur le vif. Les partitions se couvrent d'annotations. On y met les dentelles.

13h10. Le couvercle du clavecin, enlevé et appuyé contre un mur, tombe. Une onde de choc passe dans la salle. Les instruments sont sacrés. Heureusement, rien n'est endommagé.

Liesl Graz

* En Espagnol. les lettres x et j sont quasiment interchangeables; San Francisco Xavier (nom de l'opéra) suit l'orthographie ancienne; aujourd'hui les cartographes écrivent le nom du bourg issu de la Mission de San Francisco Xavier, San Javier.