C’est que ...

Aline Dedeyan (mai 2002)

Matinée lumineuse suivie d’heures lourdes du midi disparaissant sous la courbe des nuages et des vents nocturnes. Eté cyclique qui s’achèvera avec les attentats de New York du 11 septembre 2001. Non seulement la terre subit et s’ébranle mais de nouveaux enjeux se font jour. L’homme, muni de son nouveau label de citoyen du monde déborde lui-aussi, vers les extrêmes, tant en carburant à la raison qu’en la détruisant sans pour autant cesser de gémir et de se poser des questions.

Problèmes

Pièces centrales de notre existence, présents partout et tout le temps, ils nous portent par leur logique, constituent notre raison d’être. Faut-il encore les appréhender correctement, en isoler les éléments positifs – il y a en a dans chacun, en filigrane, presque invisibles – et ne pas se braquer systématiquement sur tout ce qui ne va pas. “Dépistage” qui au fur et à mesure faciliterait l’échafaudage de nouvelles constructions. Question de changer d’attitude et de priorité. Car, c’est souvent après la crise, lorsque surgit un événement jusque-là inconnu présentant des symptômes non-identifiables qu’une solution ponctuelle, confectionnée sur le tas, se met en place. De l’après coup qui n’aboutit qu’à stopper momentanément le mal sans pour autant en éradiquer les causes et les racines alors que, dans bien des cas, il aurait pu être évité moyennant une investigation préalable et des mesures préventives. Entre saisir un problème à la source ou simplement en corriger les manifestations, autrement dit, faire de la récupération – autre méthodologie précaire – cette dernière l’emporte presque toujours. Vivre sans problèmes, c’est le flip! En l’absence de leur boussole, leur versant philosophique – remords, souffrance, culpabilité, sacrifice, autopunition, colère rentrée et autres retombées morales – perdraient tout leur sens. En revanche, et en différé, une nouvelle architecture/chimie/alchimie en matière de relations humaines se mettrait en place : des constructions imbriquées, par exemple.

L’incorrection

Dans le champ du progrès, un même discours, les mêmes rapports raisonnement/ réaction ne pouvant être que contre-productifs, leur terminus coïncide avec impasses ou cercles vicieux. Cependant, en bradant la logique des passions-névroses-conventions contre une attitude critique et analytique, on aboutirait à des parcours mentaux libéralisant la circulation d’idées neuves. Sorties de leurs sillons habituels, elles déboucheraient sur des associations inédites puisant dans les savoirs constamment dépouillés et remis à jour. Une manière de sonder le potentiel du cerveau permettant à des pensées fluides de faire le grand tri de la mémoire. En écarter notamment mythes et lieux communs, dires et croyances réchauffés et souvent institutionnalisés – religions et leur déontologie récupératrice – pesant lourdement sur nos modes de vie, codifiant notre espace social, bétonnant nos habitudes. C’est qu’à présent on peut ratisser le passé en adoptant des manières d’être qui collent mieux aux réalités actuelles, avant tout, en réformant le mental et le social, les faisant progresser avec leur temps. Priorité donc à la science, aux connaissances et technologies nouvelles mises à la portée de tous – à tout niveau, à tout âge – en se disant qu’il n’y a ni finalité, ni conclusions, mais des passages, riches en matière et en propositions qui se suivent, se chevauchent souvent, s’intègrent parfois, ou alors s’éparpillent, sans pour autant stocker des espoirs inutiles, ni se replier sur l’ « a-rationnel ».

Contraste

A première vue, contradiction, asymétrie, incongruité seraient les termes les plus appropriés pour définir la dynamique de nos sociétés, dites démocratiques, à deux, voire à plusieurs vitesses, confrontées jour et nuit à l’immense écart qui les sépare du reste du monde: peuples et continents en proie aux pires dérives socio-économiques, juridiques, humaines, la liste est longue. Abondance et bien-être matériel (et seulement matériel) pour les uns et ignorance et soumission pour les autres. Comment gérer le contraste entre une politique/éthique planétaire visant à tenir compte des intérêts de tous, et une autre, faite de leurres, de mensonges et d’actes délictueux pour piller, ou faire piller un pays aux fins d’enrichissement personnel ? Turbans, crânes rasés ou frisés, peaux granuleuses et regards vitriols, d’étranges dictateurs qui s’arrogent de suprématie ethnique, historique, a fortiori religieuse, pour pallier leur incompétence à gouverner et leur manque de volonté à instaurer une véritable démocratie. Prônant un fanatisme allant aux excès intégristes, soutenus par des bandes de kamikazes, armées professionnelles et mercenaires, ils s’acharnent à réhabiliter moeurs et idéologies archaïques – perçues comme justes puisque sacrées – y trouvant les fondements d’une société moderne et cohérente. Et voilà comment cette dernière aspire à se démarquer de l’Occident. Hallucination ou hyperbole de non-sens? Seul un terrorisme organisé en combats suicidaires – sous-entendu sacrificiels – défiant toute logique, même de guerre, pourrait servir de garde-fou à une telle société. Désormais pétrodollars, argent sale et blanchi, fondamentalisme et terrorisme feraient bon ménage. En réprimant sauvagement, comme au temps de l’Inquisition (il faut remonter loin dans l’histoire de l’Occident), ils gagneraient en notoriété et en visibilité alors que les exclus de la terre y trouveraient leur chemin de vie. Tout le monde le sait.

Mondes antinomiques

Quasiment impossible d’établir des correspondances entre différents régimes dont seule une infime minorité se veut consciente et éclairée. Munie de science et de savoir, elle se dit prête à réformer ses lointains voisins – plus nombreux – gangrenés par toutes sortes de corruption campant pour la plupart dans la peur et l’ignorance, se rabattant tantôt sur la violence, tantôt sur l’inertie. Dans le cadre de la globalisation, comment les rassembler pour négocier projets et avenirs communs? Une volonté virtuelle suffit-elle à changer la réalité dès lors qu’on est loin de maîtriser les flux qui s’aventurent dans tous les sens? Ceux qui font progresser – bien que souvent obligés de rebrousser chemin et repartir à zéro – ceux qui font régresser, et ceux qui jouent au yo-yo – un petit saut vers le haut, ensuite vers le bas, et hop! On se retrouve dans l’arrière-boutique de l’obscurantisme! Et que dire des largués sur la route, victimes d’une conjoncture désastreuse, ne bénéficiant d’aucun recours? Et des populations déplacées rompues à leurs racines ne pouvant, dans la majorité des cas, ni revenir en arrière, ni changer de peau ou d’image, bouleversant les courbes démographiques et sociologiques mondiales? Quantité de migrants – réfugiés, demandeurs d’asile, clandestins, sans-papiers et autres – fragilisés à mort, comment les intégrer dans une culture sans frontières, au centre des courants dominants, éviter leur marginalisation ?

Liberté sans frontières

En l’absence de contours et de contraintes, une certaine confusion entre libertés et choix individuels peut conduire à l’aliénation. Désormais, sans identité-maillon, ni références - interchangeables même si consensuelles- droits, devoirs, responsabilités et autre mode d’échange au sein de milliers de réseaux privés et publics, l’individu ne pourra ni construire son identité/image-de-soi, ni participer à la construction de celles des autres dans son commerce relationnel. Happé par le néant, il est obligé de faire le point à la recherche d’un quelconque encadrement porteur de sens personnel. L’identité, et tout ce qui en découle, semble désormais être le “joker” universel sous-tendant aussi bien l’épanouissement que la dégradation de l’homme, ses choix, ses comportements, ses succès ou ses faillites.

Exit mai-soixante-huitards, baba-cools, hippies et consorts, aujourd’hui une mort étrange guette les accrocs de libertés/altérités embarqués, entre autres, dans des pratiques sexuelles désastreuses pour la santé humaine. Eh oui! De plus en plus répandus, célébrés, même commercialisés, il s’agit de comportements à haut risque qui ne cessent de mobiliser corps médicaux et grand public. A ce stade du jeu, ne faudrait-il donc pas avoir recours à une action internationale pour endiguer la maladie du sida à sa source même? En adoptant, par exemple, une législation mondiale prohibant tout acte favorable à son développement et à sa transmission? Seraient épargnés d’une fin aussi cruelle des sujets à risque et, d’autre part, se renforcerait la lutte contre les inégalités et les injustices, une partie des fonds pour la recherche contre le sida étant ré-affectée à des actions humanitaires! Non, ça ne relève pas du rêve! Pourquoi alors cet acharnement (pathologique) sur des thérapeutiques légitimant, en quelque sorte, une liberté qui entraîne la disparition de ses pratiquants et de leurs partenaires innocents à l’instar d’autres facteurs à risque se développant également sans contrôle? Pourquoi ne pas opter pour une politique “jusqu’au-boutiste”? Comme du reste pour les pollutions sauvages qui nous envahissent – dont le tabagisme – autre casse-tête multinational soumis à des impératifs commerciaux incontournables malgré les puissantes mises en garde médico-scientifiques. Ne serait-il pas possible d’emprunter une nouvelle piste (organique) de “bonheur” non plus à travers des états d’âme mais un état d’esprit? Contre-action ou résistance, par exemple!

Déroulement

Jours, nuits, temps-espaces qui se succèdent à toute vitesse, charriant des moments lourds, des pièges, des punitions. Impossible de les traverser comme si on avait en permanence le vent en poupe, Ça coince. Faut planer au-dessus, effectuer une déconnexion totale ! Du zapping, par exemple, surfer au-delà, le réel n’étant qu’un instant passager, pouvant devenir irréel par rapport à ce qui suit, chaque parcelle du vécu annulant, puis remplaçant les précédentes. Souvent le fils est perdu, mais qu’importe, plus tard le cerveau-ordinateur les regroupera et les sauvegardera dans la mémoire. Sorte de déhanchement suivi de désenchantement, ou vice-versa. C’est bon, ça évite de s’engluer dans les travers habituels, ça rigole parfois, ça stimule les bonds en avant, les fuites. De toute façon ni un sens profond, ni un non-sens n’habitent nos actes et gémissements! De plus, on dispose de gadgets modernes et faciles, style établissements MacDo, “Kebabus”, écrans géants, le numérique, la musique, voyages, mode et shopping. En y introduisant l’interactif, quelques succès, festival, sexe à choix, écriture et examens, on s’en sort. Mais ça ne s’arrêtera pas là. Un matin la lumière environnante n’étant plus comme avant, la nausée, jusque-là tapie au fond, nous montera au nez, et il ne sera plus possible d’avancer, ni d’éviter la chute – lieu d’atterrissage inconnu! Froid dans le dos, froid dans le corps, pas un seul espace pour se situer comme auparavant! Et le monde – l’autre volet de nous-mêmes – comment s’accommodera-t-il de ces bouleversements?

Aline Dedeyan – adedeyan@yahoo.com mai 2002