Préambule à la deuxième édition de LA DELGADA LINEA BLANCA :
LE COURAGE TRAITRE DES LACHES

 
 Jeu l'Opéra des Chiquitos : :
Chronique d'une renaissance musicale 2eme partie

 

 L'Opéra des Chiquitos(1)

 

JUSTICE SOCIALE ET DROIT INTERNATIONAL

 

S.O.S. Langues en péril Interview de C. Hagege

 
Politique :Trafic d'armes et de drogue : la "connection Menem-Pinochet".

S.O.S. LANGUES EN PERIL

Un linguiste de renommée internationale se penche sur la question

 Claude HAGEGE, professeur et chercheur au Collège de France, auteur de nombreux ouvrages de linguistique, nous fait part de l'origine de sa passion pour les langues et de ses préoccupations face à la menace de disparition de nombreuses langues, thème de son dernier livre paru l'année dernière aux éditions Odile Jacob, Halte à la mort des langues.

 Q. Vous êtes professeur et chercheur en linguistique au Collège de France, médaille d'or du CNRS, auteur de plusieurs livres à succès, vous donnez de nombreuses conférences dans le monde entier. D'où vient cette passion précoce pour les langues et combien en parlez-vous ?

R. Dès ma naissance, j'étais prédisposé à apprendre plusieurs langues, car je suis né en Tunisie dans un milieu relativement aisé ou se côtoyaient Français, Italiens, Grecs, Arabes, Hébreux, ainsi qu'une importante colonie d'émigrés russes . Donc, au départ, à l'école, c'était le français, l'arabe et l'italien, plus l'hébreu à l'école rabbinique, ce qui impliquait dès mon plus jeune âge l'usage de trois alphabets différents : latin, arabe, hébraïque, auxquels se sont ajoutés le grec et le cyrillique. Et, comme vous le savez, plus on connaît de langues et plus il est aisé d'en apprendre une nouvelle grâce aux mécanismes ainsi acquis, facilitant l'apprentissage d'un autre idiome, on s'habitue à transférer ses idées dans un autre « environnement » linguistique, sans oublier un autre facteur qui joue un rôle, je dirais, d'accélérateur.

Q. Ah ! Oui ? Lequel ?

R. Eh bien, voyez-vous, les langues d'une même famille se ressemblent en général. Ainsi quand vous en possédez une, vous n'aurez pas de difficulté à comprendre, puis à maîtriser d'autres langues du même groupe. Par exemple si vous savez l'allemand et l'anglais, deux langues du groupe germanique, vous connaissez le mot hand, « main », eh bien ce mot se retrouve dans toutes les autres langues germaniques, néerlandais/flamand, danois, norvégien, suédois ! Il est donc relativement facile de retenir une grande partie du vocabulaire de ces langues ainsi que certaines tendances grammaticales communes, par exemple la place de l'adjectif qualificatif épithète, toujours devant le substantif qu'il accompagne. De même, la connaissance du russe vous ouvre les portes des autres langues slaves, ex. russe dobre, molodost', « bien », « jeunesse », polonais dobzhe, mladosc, serbo-croate dobro, mladost, etc. ; autre exemple, dans la famille des langues sémitiques, arabe salam, arba, hébreu shalom, arbaa. Dans ces deux langues, l'adjectif suit toujours le substantif qu'il qualifie etc.. et la dérivation des mots se fait par changement de voyelles à l'intérieur de racines consonantiques, ex. arabe kataba , kaatib, kitab, « écrivait », « livre (écrit) », « écrivain », hébreu katav, kotev, id.

Q. Pour revenir à la deuxième partie de ma question, combien de langues parlez-vous et quelle est votre préférée ?

R. Tout d'abord, je dois vous préciser qu'un linguiste ne se confond ni avec un traducteur ni un interprète qui doit connaître parfaitement les langues qu'il utilise. Le linguiste analyse, compare, classe les langues, il est vraisemblable qu'il en parle plusieurs, mais avant tout, il possède souvent des notions grammaticales de beaucoup d'autres, soit anciennes (hittite, grec, latin, sanscrit ou syriaque, par exemple) ou modernes (européennes, africaines, asiatiques) selon sa spécialisation. Moi-même, je parviens à peu près à m'exprimer dans une dizaine, dont le hongrois, le hindi, l'arabe, l'hébreu, deux langues d'Afrique, une langue austronésienne, le malais/indonésien, le chinois dont j'ai étudié les prépositions dans un ouvrage, le japonais ; j'ai des notions de certaines langues indiennes d'Amérique du Sud. Toutes les langues m'intéressent, car elles ont chacune leurs particularités Je n'ai pas vraiment de préférence, quoique...

Q. Je sais, vous êtes tout de même imbu de votre langue maternelle, le français ...

R. Non, détrompez-vous. Je suis fier, certes, d'avoir le privilège d'être né francophone, mais bien que je lui aie récemment consacré deux livres, Le français et les siècles et Le français, histoire d'un combat, ce n'est pas pour autant ma langue préférée.

Q. Oui, j'ai compris. L'italien, puisque vous l'avez appris pratiquement au berceau en Tunisie.

R. Bien sûr que j'aime la langue de Dante, du Bel Canto, de l'opéra. Mais il y a deux langues que j'admire particulièrement : l'hébreu, pas seulement par tradition familiale, mais à cause de sa longue et fabuleuse histoire ; et d'autre part, pour sa sonorité si riche et mélodieuse, le russe, que j'ai eu l'occasion d'entendre dans mon enfance, lors des fêtes musicales et dansantes de la colonie russe.

Q. Si l'on parcourt la liste de vos différents ouvrages, il me semble que, de pur chercheur que vous étiez au départ (La structure des langues, ...les prépositions chinoises , étude d'un dialecte africain etc.) vous vous orientez de plus en plus, du moins dans vos ouvrages destinés au grand public, vers des questions de politique d'éducation linguistique à l'école (L'enfant aux deux langues) et des nobles causes, en particulier la défense des langues menacées, comme en témoigne le titre de votre dernier ouvrage paru en novembre 2000, Halte à la mort des langues.

R. En effet, je lutte contre les tendances hégémoniques de quelques langues dominantes en raison de la puissance économique et politique des Etats qui la pratiquent, je pense surtout à l'anglo-américain dont le vocabulaire envahit la planète, en particulier les termes scientifiques et techniques (informatique, finance, musique pop, techno etc.) et dont l'influence cause parfois des distorsions dans l'usage de notre propre vocabulaire, ex. en français, alternatives, opportunité, partition, supporter tendant à supplanter les mots corrects possibilités, occasion, partage, soutenir etc.. D'autre part - et cela m'amène au sujet de mon dernier livre - il y a actuellement 5000 langues parlées dans le monde, et il en meurt 25 chaque année, la tendance va en s'accélérant, soit par suite de massacres de population, c'était le cas par exemple des Indiens d'Amérique et des aborigènes d'Australie, soit par abandon de la langue maternelle au profit de la langue dominante des conquérants, parfois sans réelle contrainte mais par honte de parler un idiome perçu comme socialement inférieur (facteur socio-linguistique). La mort d'une langue entraîne la disparition de trésors d'originalité et de traditions, de façons différentes d'appréhender l'univers. J'ai examiné les causes et le processus de disparition de langues ou dialectes, puis les efforts entrepris jusqu'ici pour le maintien de certaines langues en voie d'extinction et ce qu'on peut encore faire actuellement pour lutter en faveur de leur existence. J'ai montré des cas de renaissance, entre autres de certaines langues celtes de Grande-Bretagne, de créoles, mais avant tout, le cas le plus spectaculaire de la résurrection de l'hébreu qui n'était plus parlé depuis 2000 ans : en effet, le Christ parlait araméen, la langue dominante de toute la région, jusqu'en Perse.

Q. Je comprends vos préoccupations de défendre la diversité des langues et des cultures, mais à l'heure de la mondialisation, ne faudrait-il pas tout de même une langue véhiculaire internationale ? Tenez, par exemple ces langues artificielles comme l'espéranto, on m'a parlé d'une autre moins connue, l'interlingua ou carrément l'anglais, la langue des affaires

R. Je loue certes, les efforts du docteur Zamenhof d'avoir créé une langue de contact, tout d'abord dans sa région de Pologne et de Biélorussie, divisée entre populations souvent hostiles entre elles, Russes dominateurs, Polonais, Baltes, Allemands également conquérants, Juifs parlant le yidiche, finnois, tziganes etc.. Je ne connais pas très bien l'autre langue internationale, certainement moins répandue. Mais pour lutter contre l'hégémonie de l'anglais qui privilégierait dans les conférences internationales les locuteurs d'une ou deux grandes puissances par rapport aux autres participants, je préconise l'apprentissage à l'école de plusieurs langues, essentiellement pour deux raisons, que j'ai exposées d'ailleurs dans L'enfant aux deux langues :

° cela leur fait une bonne gymnastique de l'esprit : en effet , on a constaté que les élèves bilingues possèdent une plus grande malléabilité et une souplesse cognitive supérieure à celle des unilingues ;

° la facilité de contact par delà les frontières ainsi acquises constitue un atout non négligeable permettant la mobilité géographique de l'individu dans sa carrière professionnelle;

Cet apprentissage ne doit pas se borner à l'enseignement de la langue étrangère comme unique objet d'étude, mais on doit l'utiliser également comme vecteur d'information, langue instrument dans laquelle certaines matières seront enseignées.

Q. Comme par exemple à l'INSEAD à Fontainebleau ou le droit des entreprises est directement enseigné en allemand, ou dans certaines écoles bilingues du canton de Fribourg en Suisse - malheureusement menacées de fermeture - où certaines matières sont enseignées en allemand et d'autres en français ?

R. Exactement. Ce serait dommage d'interrompre ce type d'enseignement. Le bilinguisme est l'avenir de l'Europe. On peut également faire appel au côté ludique et artistique de l'enfant en recourant à des jeux et en leur apprenant des chansons dans la langue étrangère cible.

Q. En fin de compte, à part la curiosité des langues et des cultures qui vous anime, quel est votre véritable but, la finalité d'étudier et d'analyser tous ces langages ? On a vu précédemment la défense des langues menacées, il y a bien sûr, l'enseignement de la linguistique, mais encore ?

R. Avant tout, la communication entre les cultures et une participation forte et claire au pacifisme dans les relations internationales.

 

Grégoire Dunant