28 MAI 2003

Vers l’Irak

Aline Dedeyan

Direction Bagdad, mais aussi communauté internationale, société civile, temps présent. Les acteurs et les spectateurs de ce drame semblent en majorité soutenir les filières classiques de la pensée – conservatisme et conformisme – pressés de se distinguer, de surenchérir leurs capacités, profiter de l’occasion pour des embellies persos ou nationales. Visions apocalyptiques confondues dans des projections et interprétations libres et plurielles, mais non sans danger.

Comment ramener le conflit d’Irak à des points de repères objectifs : principes de droit international, de démocratie et de transparence proclamés par les Nations Unies ? Le regarder en face et en direct, sans idées préconçues, en ne fermant les yeux sur aucun élément dérangeant. Que du « face value » ! Alors que les médias – tout le monde en dépend et certains font un travail exemplaire – ne font que diffuser infos et désinfos, moyennant tendance, tenant souvent à être le premier à frapper un coup et s’approprier une fin de course aussi périlleuse que celle de la chute du régime en Irak, désormais – c’est quasiment certain – une première dans l’histoire des dernières décennies.


Avant tout changer de langage, inventer une terminologie adaptée aux conflits d’aujourd’hui. Si ne parler que de la guerre c’est du cliché – à la limite du tiré par les cheveux – idem pour la paix. Dans le cadre juridico-démocratique actuel, les différends sont – pour être schématique – exposés, débattus et négociés âprement jusqu’au moment où l’entente (avec ou sans compromis) apparaît. Une fois la base établie, on peut y revenir à tout moment. Encore, faut-il éliminer le binaire restrictif des dichotomies, antinomies, etc. qui freine l’accès à de nouvelles voies.

Ce n’est plus Guerre et paix (comme Tolstoï, mais des sanctions contre toute violation des droits de l’homme) ; coupables contre victimes (égalité des droits) ; méchant/bon (ni l’un, ni l’autre, mais ceux qui usent d’un pouvoir unilatéral) ; bien/mal (statu quo qui bloque la conscience contemporaine); impérialisme made in USA contre la «vieille Europe » ô! combien plus humaniste (slogan éculé); combats contre le terrorisme (une laïcité absolue s’imposant aux néo-fanatismes religieux). On pourra, par contre, opposer capitalisme sauvage et fondamentalisme aveugle; bien être et matérialisme; nantis et démunis; ceux qui ont accès aux connaissances et ceux qui en sont exclus.

Cependant, en lisant le titre d’un prestigieux éditorialiste : Néo-impérialisme américain, resurgit le risque de retomber dans la spirale de la pensée unique, ses boucs émissaires et ses lignes de vengeance – tout ce qu’on n’a cessé de dénoncer.

Alors tout devient absurde. Tant qu’on posera des questions à réponses préfabriquées, pas de solution miracle. Bien au contraire, pérennisation des blocages, débats stériles, repli !



Allégories, métaphores ou vérités premières ?

Il y a environ trois décennies, sur les terres arrosées par le Tigre et l’Euphrate, berceau de nos civilisations, surgit un homme d’Etat qu’on nommera Black Sam, souffrant d’une forme terminale de cancer. Cela débute par des petites tumeurs qui se développent à une allure folle alors que le malade s’obstine à se soigner lui-même en repoussant toute intervention extérieure. Désormais sont suspects les toubibs et spécialistes en désaccord avec ses diagnostics et ses méthodes d’automédication. En cas de divergence grave, ils risquent d’être bannis, voire même exécutés. Ainsi, bien que l’état de santé de Black Sam mobilise les forces vives du pays, pas une voix pour le dénoncer, ni pour appeler au secours.

De l’autre côté du rideau, ses adversaires, les inséparables AngloSax Boys, ainsi que le collège mondialement connu de chirurgiens, de plus en plus inquiets de l’état explosif des métastases de leur confrère, réclamant d’urgence l’envoi de leur élite médicale à son chevet pour un examen approfondi suivi d’un traitement draconien.


Mais Black Sam est rusé, c’est un fin joueur. D’autant plus que son passé lui permet de renverser la réalité, d’arnaquer ses interlocuteurs, de nier d’un sourire narquois la gravité de sa situation. La dizaine d’années qui lui avaient été accordées pour guérir, il en avait profité pour dissimuler ses plaies au plus profond de lui-même. Même sous d’énormes pressions internationales, il ne pourra plus passer aux aveux publics, ni reconnaître à fortiori ses actes et ses mensonges. Inconcevable pour un homme d’Etat comme lui! Black Sam ne pliera pas, en tout cas pas devant les spots qui continuent à le traquer. Tous les moyens seront bons pour aller jusqu’au bout, trouver refuge derrière ses milices, les membres influents de sa famille et ses gardes républicaines ; son peuple formera une ceinture de boucliers humains et, en cas de défaite, peu importe ce qui arrivera au pays, le « héros » sauvera sa peau, disparaîtra dans un flou total. Mais Black Sam a peur, très peur, sachant pertinemment que si les bombes venaient à s’écraser sur Bagdad, Bassorah, Tikrit et ailleurs, ça serait à cause de lui – rien que lui – ainsi que cette maudite maladie qui le ronge.

A l’autre bout de la planète, agitation et réunionite. On pond texte sur texte justifiant une intervention décisive. Bien que tous d’accord sur la nécessité de mettre fin à cette mascarade, bon nombre craignent le passage à l’acte, soucieux de ne pas ternir leur image de « mains propres », privilégiant désormais les soins soft aux soins durs, à condition de doubler la dose. Une véritable alternative tardant à se dégager, certains pensent qu’il est de toute façon trop tard, et que pour bien faire, il aurait fallu s’attaquer aux cellules envahissantes de Black Sam dès leur apparition. Ceux qui sont en faveur d’une intervention musclée n’iront toutefois pas jusqu’à fournir d’aide médicale, réservant – précaution oblige – leur participation à la phase post-intervention. Un chef d’Etat francophone, lui-même fauteur de troubles, se voulant plus futé que les autres décide, alors, de casser la logique de ses partenaires en menaçant de veto toute initiative d’intervention et, en contrepartie, exigeant la poursuite des recherches scientifiques.

Rupture sèche qui divise et multiplie à plus forte raison les conciliabules en comité réduit. Si une majorité rejette l’idée de sonder davantage le système de défense diabolique de Black Sam, c’est qu’elle préfère rêvasser d’un éventuel sursaut de rémission. Le doute s’installe et le défi s’alourdit, atteignant le stade du « dos au mur » Soit on laisse le malade continuer avec ses duperies et se payer la tête du monde, soit on dit halte aux humiliations et on prend un scalpel pour l’opérer. L’horizon se noircit, plus possible d’y faire passer une lumière salvatrice. Fin de partie... on connaît la suite.


Le post-conflit

La fameuse résolution 1441 du Conseil de sécurité. Bien qu’elle n’ait prévu aucune action unilatérale sans le consensus de ses membres, elle avait une porte ouverte à une intervention autre que la poursuite des inspections. Par conséquent, loin de vouloir minimiser son impact, une chasse à l’homme aussi dramatique contre un chef d’Etat aussi despotique et son état-major, ayant pendant longtemps brimé et muselé leur population, ne pouvait s’exécuter sans infraction, voire dommages substantiels. Cependant, durant les opérations, les Conventions de Genève et leurs Protocoles ont été violés non pas par les forces coalisées – comme l’a rapporté une certaine presse – mais par l‘Irak de Saddam Hussein.

Si les forces coalisées (et pas seulement les « marines ») n’avaient d’ordre que de débusquer le dictateur, sa garde et ses milices, dans le but de les mettre hors d’état de nuire, des bavures – certes inadmissibles – étaient inévitables. Toutefois, dans l’impossibilité de capturer le tyran « live », la population, quant à elle, a finalement été délivrée de son emprise. Ainsi, vouloir qualifier le démantèlement des réseaux de fabrication et de caches d’armes, la libération des prisonniers ainsi que la localisation des cadavres et des lieux de tortures et d’assassinat en un temps record, de « guerre » stricto sensu serait un contre-sens. De même qu’il ne s’agit pas de forces d’occupation mais – du moins pendant les interventions militaires et selon d’autres sources – de forces de libération. La traque terminée, les coalisés ne disposaient plus de mandat ni pour contrôler le pays, ni pour le réorganiser, ni même pour y instaurer une nouvelle démocratie. Dans l’attente de renforts et une réelle assistance de la part des alliés traditionnels ayant enfin consenti à faire l’impasse sur les discordes initiales, ils étaient tenus de répondre aux urgences, sécuriser la population et, dans la mesure du possible, éviter les traumatismes post-conflits.

Devant une telle situation, comment a réagi la communauté internationale, l’ONU et ses organes et agences spécialisées, l’Union européenne élargie et la Cour pénale internationale avec son nouveau procureur? Interviendront-elles après coup comme par le passé – ce qui semble se confirmer aujourd’hui ! Pourquoi n’a-t-on pas immédiatement envoyé sur place les forces de maintien de la paix, les casques bleus, des experts en logistique et en gestion démocratique alors qu’à l’issue de l’intervention militaire les troupes de la coalition se préparaient à rentrer chez eux ? A noter qu’une nouvelle résolution du Conseil de sécurité vient de réintroduire l’ONU – et les autres – dans le circuit.

En attendant la mise en place d’un nouveau gouvernement, pourquoi ne pas avoir commencé par organiser de stages de formation sur les principes de démocratie et de droits de l’homme – garde-fous contre l’instrumentalisation d’une religion à des fins de gestion de société – s’adressant à toute la population, en même temps rétablissant les contacts avec le monde extérieur ? Sachant que l’Occident regorge de matériel et de services humanitaires, pourquoi avoir tant attendu avant de répondre aux besoins vitaux et prolonger, au contraire, les frustrations jusqu’au vandalisme ?

Désormais il est clair que la traque des armes de destruction massive peut se poursuivre sans entraves. Alors pourquoi avoir tergiversé si longtemps pour la levée de l’embargo sur l’Irak, et pourquoi l’ONU ne s’est-elle pas chargée d’office du contrôle et de la remise en fonction des infrastructures pétrolières du pays si importantes à son redressement économique? Et pourquoi qualifier les décisions du Pentagone – pourtant ouvert à la négociation – d’hégémonisme après avoir laissé le champs libre à toute spéculation ? Après tout, ce sont bien les Anglo-Saxons, oui ou non, qui ont allongé les crédits en fournissant le staff et le matériel nécessaires à la stabilisation du pays, dévasté et fortement islamisé, traversant, comme tout le monde le sait, une période critique de mutation politique, économique et sociale.

De même que pourquoi reprocher exclusivement aux Etats-Unis, et non pas à ses partenaires de la coalition (encore un paradoxe !), de s’être chargés de la phase post-conflit ? En fait, les troupes de libération, transformées du jour au lendemain en « forces d’occupation », ne faisaient que combler un vide d’ordre et de pouvoir dans la région se substituant, en quelque sorte, à une autorité internationale défaillante!

Enfin, contrairement à l’opinion publique dominante, alors que les Etats-Unis et ses partenaires ont réalisé les objectifs qu’ils s’étaient fixés, la communauté internationale dans son ensemble n’a fait que briller par son absence (sur le terrain), ainsi que de ses divisions internes. Alors qu’on s’attendait à une contribution active dans l’élaboration d’un modèle inédit de démocratie au Moyen-Orient, elle n’a cessé de critiquer et d’ignorer les démarches de ses partenaires majoritairement anglophones. A se demander où sont passés la solidarité internationale et le savoir-faire des Grands, ainsi que les mécanismes de l’ONU restés lettre morte ?

Quant aux manifestations publiques contre la « guerre », plus précisément contre l’intervention américaine, cela fait « mode », certes, et il y a précédent, mais mis à part amuser la galerie et exprimer du « feeling populaire », les drapeaux bariolés, les bougies, les défilés dans les rues ne servent à rien – et nulle part. Or, dans nos sociétés dites de démocratie évolutive, seuls seraient crédibles des organismes structurés – de type syndical – porteurs de propositions et objectifs concrets, porte-parole de la société civile, habilités à négocier avec les représentants de l’Etat. C’est pourquoi il me semble que les manifestants d’aujourd’hui, peu concernés par ces préoccupations, n’aspirent qu’à s’intégrer dans un mouvement contestataire de masse à la recherche de point de repère identitaire.

Scénarios posthumes

Il est évident que les dernières élections présidentielles en Irak – plutôt surréalistes – étaient truquées. En piste un candidat unique, à savoir le chef d’Etat sortant, et des électeurs sans autre alternative que de renouveler son pouvoir. Cependant, il est un détail qui semble avoir échappé à tout le monde : d’un point de vue juridique, le jour de sa réélection le « président sortant », non plus couvert par son immunité parlementaire, aurait pu être « coffré » tout à fait légalement et traduit en justice (p.ex. sur mandat d’arrêt international de la CPI) !

Selon un autre scénario, on aurait pu le soudoyer, le pousser discrètement à un exil doré à l’étranger – et pourquoi pas en Suisse? Sinon, au lieu de jouer aux sourds et aveugles en lui vendant des armes en catimini, on aurait pu le convoquer de force à une Conférence au sommet, le contraignant à quitter le pays et à jouer cartes sur table bien avant que la situation en Irak ne se détériore et ne conduise aux événements dramatiques que l’on sait. D’une manière générale, plutôt que de mobiliser un arsenal impressionnant de moyens militaires, il aurait était plus efficace de combattre le célèbre leader avec ses propres armes. Subversion contre subversion !

Si le conflit d’Irak a marqué un tournant dans les relations internationales avec des retombées incontournables dans la région, entre autres sur le conflit israélo-palestinien, il aura mis en évidence les dysfonctionnements de la communauté internationale, son manque de maturité et de cohésion ainsi que ses divisions aussi bien entre Occidentaux qu’avec le monde arabo-musulman. (A préciser qu’il s’agit davantage de divergences d’ordre mental que sur les objectifs communs). Finalement, même en tenant compte des complexités conjoncturelles d’aujourd’hui, les forums de l’ONU auront été incapables de mettre en œuvre les multiples mécanismes internationaux prévoyant et garantissant, au-delà des conflits armés, des approches pluridisciplinaires et novatrices.


Aline Dedeyan, Genève, mai 2003,

adedeyan@yahoo.com