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| L'Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales a choisi ce thème Justice Sociale et Droit International pour honorer le professeur Georges Abi-Saab, éminent juriste d'origine égyptienne qui a contribué, durant plus de trois décennies, à son rayonnement . Deux jours de fête, les 22 et 23 mars lui ont été consacré. Fête du cur et de l'esprit . Collègues, amis, élèves ont organisé l'événement : deux jours de conférences et de discours pour brosser le tableau de plus d'un demi-siècle d'espérance et faire le point, à partir du passé, sur l'avenir de la grande aventure vécue par ces juristes qui ont rêvé de gouvernements humains, observé les mutations de la scène internationale, servi de législateurs, de juges... |
Georges Abi-Saab était jeune collégien quand il a lu en arabe le contrat social de Rousseau. C'était au temps de la deuxième guerre mondiale. Le traducteur relevait dans son introduction l'absence, dans le texte, de l'expression justice sociale . Dans une société égyptienne soumise à un régime dictatorial, partagée entre une élite sophistiquée à la remorque de la pensée occidentale et une masse populaire misérable, les mots de justice sociale ont résonné avec insistance dans le cur et les oreilles du jeune collégien . L'étude de la philosophie au niveau du bachot égyptien aiguisa encore son intérêt .
Georges Abi-Saab était jeune collégien quand il a lu en arabe le contrat social de Rousseau. C'était au temps de la deuxième guerre mondiale. Le traducteur relevait dans son introduction l'absence, dans le texte, de l'expression justice sociale . Dans une société égyptienne soumise à un régime dictatorial, partagée entre une élite sophistiquée à la remorque de la pensée occidentale et une masse populaire misérable, les mots de justice sociale ont résonné avec insistance dans le cur et les oreilles du jeune collégien . L'étude de la philosophie au niveau du bachot égyptien aiguisa encore son intérêt . |
Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, le Caire était en effet le lieu d'un bouillonnement intellectuel et politique intense. Les appartenances idéologiques allaient de l'extrême gauche à la mystique religieuse. Abi-Saab cherchera à tout comprendre : le droit napoléonien, traduit en Egypte depuis la fin du XIXème siècle, mais encore, le droit romain, le droit musulman, les 50 versets du Coran qui concernent ce droit musulman, il en fait la radioscopie. L'Egypte arabe, africaine, méditerranéenne lui prête son cadre. Il fréquente aussi les grandes universités, étudie le Common Law américain. C'est Michigan, puis l'école de loi de Harvard, celle de Cambridge en Angleterre. Il se présentera comme Tiers-mondiste, terme aussi abject pour les américains que l'était celui de communiste . II conquiert pourtant l'estime et l'amitié de ses maîtres: Baxter à Harvard, Jennings à Cambridge. Puis il aboutit à Genève où il rencontre celle qui deviendra son épouse, Rose- Marie et entame sa carrière de professeur à l'Institut des Hautes Etudes. On le verra alors aux Nations Unies conseiller les membres les plus prestigieux des délégations égyptiennes . A Berne et à la Haye, il retrouvera son maître 'Abd Allah El'Eryan, devenu ambassadeur puis juge au Tribunal International de Justice. A ce tribunal il va plaider, siéger en tant que juge ad hoc, plus tard, il siégera au tribunal pénal international chargé de juger la Yougoslavie. Les cours de justice prolifèrent, se contredisent . Il y voit un signe encourageant pour l'avenir .
Cependant, les organes des Nations Unies tissent des liens. Des traités de codification développent des règles. Après la Charte de 1948 viennent en 1966 le pacte sur les Droits civils et politiques, le Pacte des Droits économiques sociaux et culturels. Les protocoles facultatifs sont fignolés, ratifiés par les Etats qui s'imposent de plus en plus de contraintes. On adopte des résolutions. Chaque mot est pesé, négocié. Les résolutions votées expriment et fondent la nouvelle coutume . Il faut encore compter avec la prolifération des organisations non gouvernementales, contre pouvoir populaire qui surveille, accuse, devant une tribune internationale, la Commission des Droits de l'Homme. L'on espère rétablir la justice sociale, réaliser peut-être la démocratie. Petit à petit, c'est une cathédrale que l'on édifie : la Charte des Droits de l'Homme en son chur, l'Assemblée Générale dans sa nef, et pour son rayonnement, les grandes Conférences Internationales, celle pour le développement au Caire, pour la femme à Pékin, pour les Droits de l'Homme à Copenhague... puis Le Caire plus 5, Pékin plus 5 Copenhague plus 5..., afin de mesurer, à intervalles réguliers, toutes les cinq années, les progrès effectués par les Etats sur la voie d'un gouvernement humain, l'humain désormais au cur d'une nouvelle conscience internationale, l'humain et l'environnement de l'humain ; c'est encore le Protocole de Kyoto sur le changement climatique...
Les juristes de l'Institut des Hautes Etudes Internationales croient-ils au pouvoir du droit ? Qu'en est-il quand des lois si minutieusement forgées sont violées par les Etats qui les ont ratifiées ? Quand l'Etat le plus fort, le plus armé, le plus riche, ne ratifie même pas le pacte des droits économiques, sociaux et culturels? Accuser jusqu'au concept même de loi, excessive, trop contraignante, instrument de l'exclusion, comme Foucault dans l'Archéologie du Savoir ? Répudier toute légalité, faisant place au postmodernisme d'un J.-F. Lyotard ? Faut-il déclarer toutes illusions perdues? Jeter l'enfant avec l'eau du bain ? Continuer à chercher des solutions aux incompatibilités juridiques, l'incompatibilité entre le droit de propriété et le droit fondamental, pour exemple, le prix élevé du traitement contre le Sida quand l'Afrique se trouve décimée par la maladie ? Croire au droit avec la foi du charbonnier alors que tous les jours en lieu de prière quotidienne, on lit le journal, on se remplit de nouvelles de guerres, de génocides, de pauvreté, de maladie, de famine, quand tous les jours radios et télévisions nous prouvent que l'injustice fait loi ? Quand l'on se sert des Droits de l'Homme comme d'une nouvelle arme destructrice au sein même de la Commission des Nations Unies pour les Droits de l'Homme . Quand la mondialisation que l'on ne saurait éviter impose un nouvel ordre économique semblable au colonialisme?
Eliminer les règles sans les remplacer par autre chose
mènerait à la jungle, répondent les juristes.
Si l'organique normative est une fiction, un artifice du législateur,
la question s'est posée depuis des temps immémoriaux
. Et Abi-Saab de citer Aristote, puis Kant.
Faire comme si disait Kant.. Faire comme si en matière
de droit, pour inciter les Etats à bien faire. Et Abi -Saab
d'introduire la notion de douceur dans le domaine de la loi .
Le droit international est une machine douce, malléable,
un processus cumulatif de sédimentation semblable à
l'énergie solaire que l'on essaie de capter, de concentrer.
Le droit international qui protège le faible contre le
fort est défaillant comme les plantes sauvages parasites
qui cherchent un support pour se déployer vers la lumière
. Il s'adapte à la situation particulière, cherche
la solution la plus juste, se fait opportuniste. L'équité
protège la règle en l'adaptant. Pour protéger
l'équité contre l'injustice il faut adopter des
méthodes de guérillas, comme lorsque l'on est parti
en guerre contre l'apartheid... Surtout ne pas renoncer au rêve
de justice sociale.
Il est regrettable qu'Abi-Saab qui a passé au crible tous les systèmes juridiques n'ait pas fouillé dans le passé de l'Egypte, quand la Justice appartenait au domaine du mythe. Pourtant, l'ouverture de la conférence était marquée par une citation relevée sur les murs des temples. "On trouve le bonheur en observant l'équité", disait ce texte. L'équité. Ainsi a-t-on traduit la Maat, ce concept difficile à cerner pour un esprit depuis si longtemps occidentalisé . Abi-Saab aurait été son interprète privilégié.
La Maat, un concept exprimé par une déesse réfère
à une instance suprême qui dépasse le pouvoir
de Pharaon et des dieux eux-mêmes. Elle est représentée
par un corps de femme, une plume sur la tête, enveloppée
d'une robe moulante, elle tient dans ses mains cachées
par le vêtement le signe de vie afin de signifier qu'elle
est le principe vital auquel se nourrissent le dieu et Pharaon
. "Je lui ai offert la Maat qu'il aimait, car je sais qu'il
en vit. Elle est aussi mon pain et je bois sa rosée. Ne
suis-je pas une avec lui". Ainsi s'exprime la femme pharaon
du nouvel empire, Hatshepsout. Le règne de la Maat est
l'Age d'Or que chaque souverain entreprend de réaliser
à l'instar d'Osiris, le bon roi de la dynastie divine qui
a régné sur l'Egypte aux temps mythiques de l'histoire
. Osiris introduisait l'ordre dans le chaos en établissant
des lois et des institutions. Mais voilà que Seth, son
frère jumeau, agit en violent. Il veut s'approprier le
pouvoir d'Osiris par la force, au lieu de présenter le
litige au tribunal des dieux . Seth représente la menace
du chaos. Il tue Osiris, et avec lui la légalité.
Mais apparaît le successeur d'Osiris, l' Horus, nouveau
Pharaon . L'Horus qui succède à l'Osiris, soutenu
par son vizir Thot, l'oiseau caqueteur au bec d'ibis courbé
comme un croissant de lune, dieu de la parole et de l'écriture,
recommence la lutte contre le chaos, rétablit les lois,
rétablit la Maat. Une oeuvre de Sisyphe toujours recommencée.
Car sans la Maat il n'y aurait de vie ni pour les dieux, ni pour
les hommes. Elle
demeure le pain et la rosée .
En termes de juristes, on pourrait dire que la Maat est un ensemble de lois destiné à faire régner l'ordre dans le monde et à vaincre les forces négatives qui menacent son existence . Des lois écrites ont sans doute existé en Egypte depuis les temps les plus reculés. La pratique de l'écriture est en effet attestée à l'aube des dynasties pharaoniques. La pierre de Palerme en témoigne dans le domaine administratif et cadastral . Dans le monde des dieux, l'ancienneté de Thot en est garant. Son importance comme celle de la Maat est évidente. Mais quel que soit le contenu de cette jurisprudence égarée dans l'abîme du passé, elle demeure l'expression provisoire, opportuniste du mythe . Et le mythe fait la part belle aux auteurs du chaos qui plongent la terre dans l'obscurité et la mort . Thot, principe directeur, vizir de Maat, se tient avec celle-ci à l'avant de la barque du soleil et la conduit au jour. Mais avec lui, et à ses côtés, se tient parfois Seth, le violent. Les forces du mal peuvent être mises au service d'un retour à la vie.
Cet opportunisme demeure également valable sur le plan du jugement des défunts. L'homme bon, pour mériter de revenir avec le soleil, doit se prouver aussi léger que la plume de la Maat . C'est la pesée de l'âme. Le défunt confesse, dit tout le mal qu'il n'a pas fait. A-t-il menti? Sans doute, car il prie son cur de ne pas le trahir. Cette prière au cur exprime la conception égyptienne de la norme : elle exclut la rigidité. Elle peut être transgressée. Mais il faut faire comme si. Surtout ne me trahis pas, dit le défunt à son cur. Ne dis pas que je mens.
Cependant, l'idée grecque que le barbare se soumet au tyran, l'homme libre aux lois faisait partie intégrante du modèle pharaonique. Mais la Maat déborde les limites de la jurisprudence ou de la morale écrite du fait même qu'elle est représentée à l'intérieur du mythe. Il faut un esprit divinement souple pour l'interpréter, celui d'un oiseau caqueteur tel que Thot . La difficulté vient surtout de l'impossibilité de la traduire par ces deux mots d'origine grecque : Justice, Vérité. Les dieux qui ont siégé pour juger le conflit Seth-Horus ont eu du mal à se prononcer tant étaient multiples les justices et les vérités. Ils ont siégé, dit-on, cent ans. Ils ont modifié, d'innombrables fois, leur verdict . Thot lui-même a tantôt pris le parti de Seth, tantôt celui d'Horus . Interpréter la Maat n'est en effet pas chose facile car l'équilibre du monde ne se satisfait pas du dogmatisme de la Vérité et de la Justice. La Maat représente l'harmonie des vérités, des justices . Elle a besoin, pour assurer l'éternel retour de la vie, de la force de Seth lui-même . Pharaon, on l'appellera l'Horus-Seth et la Grande Epouse Royale, celle qui voit l'Horus-Seth.
Abi-Saab a cherché, dans la bonne tradition égyptienne, à défendre la justice. Son nom est un destin : Georges, ce saint pourfendeur du dragon qui menace la justice n'est autre qu'un avatar de l'Horus successeur d'Osiris celui qui rétablit l'ordre après le chaos et répète le règne du bon roi Osiris. Abi-Saab, ont dit ses amis et collègues, a introduit la douceur dans la conception de la loi. On souhaiterait que sur la porte de son bureau désormais transformé en salle polyvalente pour étudiants et chercheurs, l'on affiche, à côté de son nom, l'image de la Maat, l'antique déesse qui porte une plume sur la tête pour rappeler la légère douceur de la loi.
Fawzia ASSAAD