SUR LA CAUSE ARMÉNIENNE
JUSTICE SOCIALE ET DROIT INTERNATIONAL
Jeu l'Opéra des Chiquitos : :
Chronique d'une renaissance musicale 2eme partie
Préambule à la deuxième édition de LA DELGADA LINEA BLANCA :
LE COURAGE TRAITRE DES LACHES
LES PARLEMENTS A L'HEURE DE LA MONDIALISATION
PEN INTERNATIONAL L'HISTOIRE TUMULTUEUSE DE LA SEULE ASSOCIATION INTERNATIONALE D'ECRIVAINS Jeu L'Opéra des Chiquitos (Bolivie):
|
Jeudi 15 h. 30 Il ne reste plus que quelques heures avant la générale
et pourtant Gabriel continue ses "habillages" . Le
bassoniste se penche vers l'orgue et demande "Qu'est-ce
que tu as au 83? Ca ne me semble pas juste." Ils appellent
le hautboiste en renfort, essaient; à la fin Gabriel tranche
la différend. C'est aussi ça, le rôle du
chef. Dans un coin la soprano masse les vertèbres cervicales
de la mezzo. Gabriel: Pablo! Donde Pablo ? On cherche le tenor
. Les chanteurs
Pour la première fois on voit la salle où aura lieu la représentation du lendemain. La consternation! Un lieu froid, triste, gigantesque hall de banquet dans un grand hôtel. La scène est trop haute, et remplie de chaises aussi tristement beiges que celles de la salle, le tout dominé par une énorme croix lumineuse qui fait plus penser à l'Inquisition qu'à la miséricorde des saints. Les costumes sont arrivés; de simples tuniques dans
de belles étoffes tissés à la main, beige,
crème, gris, quelques colliers de perles. Une évocation
de la tenue des Chiquitos des origines. En principe, on ne doit
rien voir des vêtement modernes dessous, surtout pas de
chaussures. Dur d'être à pieds nus quand le vent
de l'Antarctique souffle toujours et le chauffage est inexistant.
Seuls les deux saints, Ignace et François-Xavier ont des
costumes qui leur tienent Gabriel leve les bras. La table grince à chaque geste -- aiuhhh, eiuhhhh. Des bribes d'une musique stridente, électronique, arrivent par l'arrière. Gabriel se retourne et dit doucement, trop doucement: "Est-il possible de fermer ces portes?" Oui, mais pas de les garder closes. De l'autre côté de l'entrée on chante la gloire d'une nouvelle poudre à lessive. La fête patronale de San Francisco commence. Dans les missions, on y passait la journée. En concert les quatres éléments se suivent: l'exhortation, la messe, l'opèra et les vêpres . C'est la première fois que j'entends le tout Malgré tant de travail, tout le talent de Gabriel et de ses musiciens, "San Francisco Xavier." ne sera jamais de la grande musique Ce n'est pas le genre qui pose problème. Le premier opéra des missions qu'Elyma a présente, "San Ignacio", raconte la même histoire, servie par une musique réellement intéressante qui, malheureusement fait défaut ici. La mise en scène n'arrange pas les choses. En plus d'une scénographie totalement statique, le metteur en scène local a cru bon de doubler les deux saints par des acteurs qui traduisent en espagnol les textes chantés en langue chiquitano. A Santa Cruz, où seule une minorité comprend le chiquitano (surtout parmi ceux qui sont prêts à dépenser 100 bolivianos par place), cela peut se défendre. En revanche, on voit moins l'intérêt de leur adjoindre deux anges-gardiens, muets mais guère discrêts. Il est 1h25 du matin quand le chef signale la fin de la générale; les plus jeunes des chicos ne tiennent plus debout. Le moral est dans les talons. Gabriel secoue la tête. Les musiciens, prêts à le suivre jusqu'au bout des terres musicales connues se posent sérieusement des questions. Pourquoi ? Pourquoi cet oeuvre-là? Le trésor musical des archives missionnaires est-il vraiment épuisé? Gabriel est rempli de doutes; n'y a-t-il pas des moments où il vaut mieux laisser un oeuvre dormir dans les archives plutôt que d'y investir tant d'effort -- et de moyens ? Vendredi matin. A peine plus tard que d'habitude, Gabriel arrive au petit-déjeuner, partition sous le bras. "Si l'on veut éviter le désastre il faut encore revoir l'instrumentation. " On essaie de le rassurer: cela ne sera pas un désastre, et ce soir, en tout cas, le triomphe est quasi-assuré. Mais les applaudissements d'un public acquis ne suffiront pas à le satisfaire. La matinée passe, pour une fois sans répétition; Gabriel s'acharne sur sa partition. L'après-midi commence par le remaniement total de la disposition scénique. Gabriel en avait fait une esquisse détaillée avant de venir. Dramaturge et scenographe l'ont ignoré; maintenant il insiste pour que ses idées soit suivies. Même pendant la répétition il continue sa mise au point: ici deux instruments doivent être séparés par 30 centimètres de plus; là , l'un plus en arrière, l'autre plus en avant. La petite soprano est hissée sur une caisse en bois; la puissance de sa voix ne suffit pas à contrecarrer l'impression facheuse que le saint héro qu'elle incarne est écrasé par ses costauds voisins . Les musiciens partent en coulisses. Tout juste le temps pour avaler une tasse de thé et enfiler les costumes; chaque tunique, chaque collier est etiquetté au nom du destinataire. Le public arrive dans le hall beige de cette salle terriblement beige. Le vent polaire souffle plus froid que jamais. A Santa Cruz, c'est le clou de la saison. Ce n'est pas si souvent qu'on assiste à la première mondiale d'un opèra retrouvé. A l'heure où le spectacle devait commencer, moins d'un tiers de la salle est occupée. Le claveciniste revient pour contrôler l'accord; l'organiste aussi. Le harpiste monte sur scène, empoigne sa harpe d'une main et l'entraine en coulisses. 21 h 20: La salle se remplit. Deux caméramen de la
télévision nationale filment le public. Ils sont
sur l'estrade qui ne grince plus. Les musiciens entrent. Samedi matin: C'est le départ pour San Javier, et le vrai aboutissement de l'aventure. Juste le temps de voir les journaux locaux; des pages pleines, qui en douterait? de louanges, de fierté et de remerciements pour "cette reconnaissance de notre culture." Hier soir, après le concert, Gabriel a soulevé l'ambiguïté de ces paroles flatteuses qu'il avait déjà entendues. Si l'on peut parler d'une vraie inculturation chez les Chiquitos, jusqu'à quel point cela vaut-il pour les bourgeois de Santa Cruz? Pourtant, sans eux et le soutien de leur festival il est probable que cette musique n'aurait jamais franchie le mur des archives et les publications savantes. Trois heures de route. On s'arrête pour acheter quelques feuilles de coca qui aident à supporter le chemin cahotant. Deux petits bus pleins de musiciens et de leurs instruments; seuls manquent l'orgue et le clavecin. Pendant tout le festival, un orgue positif et un clavecin voyagent sur les pistes d'une mission à l'autre. Les instruments ont été empruntés en Argentine et un spécialiste est venu de La Paz pour les soigner. Chaque ensemble -- une vingtaine en tout -- donne au moins un concert à Santa Cruz et un dans les missions; c'est aussi cela apporter la musique aux Chiquitos. A San Javier, l'ancienne Mission de San Francisco Xavier, la présentation de "leur opéra" est l'évènement de l'année. Dans cette région peu peuplée, l'arrivée de quelques dizaines de visiteurs provoque une animation inhabituelle autour de l'immense place tracée par les pères en 1691. Le plan d'origine reste intacte: la grande église avec son cloître occupe tout le côté l'est, une haute croix dressée au centre entre des arbres gigantesques. Sur les autres côtés courent les arcades en bois des longues maisons contigües à un seul étage. Derrière chaque porte anodyne se cache un patio intérieur trois fois plus grand que la place apparemment disponible, c'est là que se passe la vie réelle . Pour les musiciens le travail recommence aussitôt le bagages posés à l'auberge tout juste adéquate. Le décor de l'église restaurée suffit à lui-même, plus de croix lumineuse ni de faux vitraux. Néanmoins, Gabriel fait déplacer des chaises, ajoute une plate-forme ici, une marche là. C'est moins le coup d'oeil qui l'occupe que l'équilibre sonore. Avec le coucher du soleil, le froid se fait amer. Il n'y a pas de verre aux fénètres; nous sommes dejà dans le bassin de l'Amazon et ce froid est inhabituel. Pour attenuer les courants glaciaux, on tente de couvrir les fenêtres à l'avant avec de grandes feuilles de plastique. Il aura fallu toute la débrouillardise de Javier, l'assistant de production, pour dénicher un objet aussi insolite à trois heures de route de la ville la plus proche. L'église se remplit. Les billets se sont vendus à
100 bolivianos à Santa Cruz; ici, comme pour tous les
concerts dans les missions, l'entrée est gratuite. La
musique est un don et la population repond à l'invitation.
Ce ne sont pas les notables locaux -- ni les visiteurs -- qui
remplissent les bancs jusqu'à la dernière place,
mais les habitants de San Javier et des alentours. La télévision
a installé un grand écran sur la place pour le
trop-plein; il n'y fait pas plus froid qu'à La soirée peut commencer. Après une trop longue série de discours, les musiciens vétus de costumes concus pour les tropiques sont transis de froid. Les instruments aussi, avec de conséquences malheureuses sur l'accord. Peu importe. Le public se montre encore plus enthusiaste que la veille. Les musiciens -- et Gabriel en premier -- ne sont pas très contents d'un point de vue strictement musical, mais sur le plan humain le pari a été tenu. Ils ont rapporté, à l'endroit même où un musicien chiquito anonyme l'a composé, la musique pour la fête de San Franciso Xavier et ils l'ont jouée aussi bien que faire se peut. Dimanche matin Des jeunes musiciens chiquitos s'exercent dans le cloître; c'est eux qui assureront la musique pour la messe. Une des rétombées de la petite renaissance culturelle des anciennes missions fut l'établissement d'une ecole de musique à Urubichá. Comme au temps des jésuites, les enfants doués viennent de toute la région à l'internat qui n'enseigne pas uniquement la musique. En quatre ans, le choeur a fait des progrès remarquables sous son jeune directeur, Rubén Dario; on peut se demander si, pour une prochaine série de concerts, il ne pourrait pas remplacer les Niños cantores argentins. Les écoliers d'Urubichá apprennemt aussi à construire leurs propres instruments; un temps, un luthier venu des Vosges leur servait de maître. Quelques puristes auraient aimé qu'ils apprennent les techniques de lutherie ancienne. Les instruments qu'ils fabriquent sont tout à fait honorables, mais faits selon les critères modernes. . La redécouverte des musiques missionnaires a contribué à redonner vie aux villages entiers. Il n'est pas qu'à Urubichá que l'artisanat renaît . Dans les écoles-ateliers établis à Concepción par l'architecte Hans Roth, on apprend la charpente, la sculpture, les techniques de la construction. Un petit musée vient d'ouvrir ses portes et les visiteurs commencent à venir, même en dehors des concerts. A Concepción aussi, là où ils ont enrégistré "San Ignacio", les musiciens d'Elyma se sont si bien identifiés au village et sa population qu'à leur retour en Europe, Gabriel a tenu à faire un concert de bienfaisance à Genève. Ceci permit à la Croix-Rouge locale d'établir un jardin d'enfants et un atélier-école de couture et, tout récemment, d'acheter un terrain pour construire un centre de jeunes. Après la messe à San Javier la fête continue,
comme il y a deux siècles, avec des danses devant l'église.
Au cours de l'après-midi la petite ville se vide. Ne restent
que les musiciens d'Elyma. Ils se sont remis au travail pour
l'enregistrement. Personne ne se fait d'illusions: "San
Francisco Xavier" n'est pas un chef d'oeuvre, même
pas un des meilleurs trouvailles des archives des Chiquitos.
Il ne sera peut-être jamais présenté ailleurs
par des musiciens de très haut vol. Dans un des derniers concerts du Festival des Missions j'ai entendu un bon ensemble venu de Santiago de Chili, le Syntagma musicum; plusieurs membres sont d'anciens élèves de Gabriel. Leur programme comportait des musiques des missions jésuites du Brésil, du Chili, du Paraguay et de Bolivie. Les morceaux retrouvés chez les Chiquitos étaient tellement plus riches, plus musicaux que le contraste ne pouvait que renforcer le mystère. Pourquoi ici plus qu'ailleurs? Personne n'a de réponse simple à cette question. Il semble en tout cas y avoir eu une conjonction fortuite de quelques individus doués, comme le père Martin Schmid, d'un système d'éducation qui voulait que la musique soit considérée comme instrument et don divin et, enfin, d'un terreau humain particulièrement fertile. Peut-être est-ce là toute l'explication. Liesl Graz |