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| Porcherie moderne en construction dans le désert de Qattamieh |
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La poubelle entre dans l' histoire
officielle de la ville du Caire vers la fin du XIXème siècle
quand de pauvres gens venus des oasis concevaient l'idée
de l'exploiter pour nourrir les feux. Ils négociaient alors
avec les concierges des maisons le droit de vider les poubelles.
Ce qui pouvait brûler a servi de combustible pour un four
à pains, un bain public, une rôtisserie de pépins.
Le reste à nourrir des chèvres. Le reste du reste
s'accumulait sur les routes.
Cela a duré près d'un demi-siècle, puis le
combustible pétrolifère est entré dans les
maisons. Pour les maîtres du feu, le mazout remplaçait
avantageusement les ordures. Le Wahi, cet homme des oasis, avait
acquis un droit de propriété sur de vrais biens
à valeur marchande: les ordures. Il se devait de les placer.
La deuxième guerre mondiale transformait déjà
la ville en camp militaire anglais, des anglais qui consommaient
du porc. Le marché du porc s'ouvrait . Le Wahi, un musulman
venu des oasis, ne pouvait toucher à ces bêtes impures
que sont les porcs. Or de nouvelles vagues de paysans montaient
de la région d'Assiout vers la ville. Ceux-ci étaient
coptes et chrétiens. Leur religion, leur ont dit les Anglais,
ne leur interdit pas la viande de porc. Il leur suffirait de surmonter
un dégoût millénaire, aussi vieux que l'Egypte.
Avec un maigre capital, ils feraient alors fortune.
Pauvre et ne sachant ni lire ni écrire, dépourvu
de toute autre resource, le Saïdi s'est laissé tenter.
Ainsi l'homme des oasis, le Wahi, a-t-il vendu au paysan de Haute-Egypte,
le saïdi, la nourriture des porcheries: des ordures. Le
partage du travail s'est fait sans problème. Dans un premier
temps, le Wahi rassemblait le contenu des poubelles, le Saïdi
en triait la nourriture des porcs et tout autre reste pouvant
encore servir, jusqu'au jour où pour assurer à ses
bêtes la fraîcheur des repas, il ait encore pris à
sa charge le ramassage des ordures moyennant une certaine finance
versée au Wahi.
Comme le Wahi au début du siècle, le Saîdi
a vécu misérablement Pour s'abriter, un matériau
précaire suffisait: des bidons de pétrole vides;
leur tôle déroulée, fixée sur des pieux
de bois, composait les murs et le toit; les cloisons étaient
assurées par des chiffons de tissu . Pour le ramassage
des ordures, une couffe de paille, un âne, une carriole
et quelques planches de bois, de quoi fabriquer une caisse suffisamment
profonde pour y déverser le contenu des couffes.
Mais contrairement au Wahi du début du siècle, il
vivait au milieu des porcheries, et cela lui valait le mépris
des gens de bien.
.-Ya Zabbal! Ya Zarrab! Ya beta' el-Zebala!
.-Éboueur! Porcher! Marchand d'ordures!
Même le Wahi le méprisait, lui qui n'élevait
pas de porcs; mais se spécialisait dans le commerce de
la poubelle, achetait les objets triés à bas prix,
les revendait avec un gain, comme n'importe quel capitaliste.
.- Ya Zabbal! Ya Zarrab! Ya beta' el Zebala!
Les médecins n'allaient pas chez lui, les églises
et les mosquées ne se construisaient pas au milieu des
porcheries. Les prêtres et les sheikhs, il fallait les chercher
ailleurs, pour un baptême, un mariage, un enterrement. Et
si l'un des porchers se déplaçait pour aller à
l'église ou à la mosquée, les pieuses gens
s'en éloignaient; à cause de son odeur, impure,
odeur de porcherie.
Le matin, alors que la ville
dormait encore, bien avant le lever du soleil, le porcher partait
avec sa carriole et ses ânes, arrivait à
l'heure du chant du coq dans les rues peuplées d'honorables
gens, montait les étages des maisons, la couffe de paille
sur l'épaule. Trouvait aux portes de l'escalier de service
les vieux bidons d'essence cabossés pleins d'ordures, les
vidait dans sa couffe. Les deux ânes et la carriole attendaient
leur maître dans la rue. Un enfant, à peine âgé
de quelques petites années, veillait à ce que personne
ne lui vole son bien. Tandis que les chats et les chiens errants
qui hantaient les escaliers de service le
lui disputaient .
Le soleil perçait à peine quand il retournait de
sa première tournée. Il déversait son butin
dans la pièce unique de la masure. Femme et enfants triaient,
classaient: le plastique coupé, entassé, les papiers
rassemblés en grosses balles, les boîtes de conserves
aplaties, ficelées en paquets de cinquante ou de cent,
selon la demande, les verres, les tissus; le Wahi achetait tout
ce qui pouvait servir, même les os d'animaux qu'il vendait
à une manufacture de colle, tandis que les déchets
de nourriture allaient rapidement, avant que de perdre leur fraîcheur
, dans de grands bacs, aux porcheries. Tous les matins, de cinq
heures à neuf heures, tous les soirs, dès quatre
heures jusqu'à la première heure du lendemain. Le
travail devait s'achever vite pour
libérer la pièce unique, y faire la cuisine, dormir.
Partout où les porchers
étalaient leurs toits de tôle, on les repoussait
ailleurs, plus loin de la ville. Ils s'éparpillaient en
communautés sur un cercle de plus en plus grand, extérieur
à la ville, dans le voisinage de leur source d'ordures.
La ville grandissait, gonflait, comme un oignon qui tous les jours
revêtirait quelques nouvelles robes pour grossir, grossir,
devenir géant , s'étaler sur tout l'espace. Car
les notables aussi quittaient le village, envahissaient la capitale.
Se multipliaient aussi les enfants de notables. Pour ces gens-là,
les promoteurs voulaient construire en dur. Loin du spectacle
de la poubelle.
Les porchers que l'on a délogé d'Imbabah désormais
englobé dans le coeur de la ville, n'ont trouvé
d'autre refuge que l'aride montagne du Moqattam. Partout où
ils étaient allés auparavant, ils creusaient un
puits dans la terre, trouvaient l'eau, et bénissaient Dieu
de ses bienfaits. Au Moqattam, aucun espoir de creuser un puits.
Il fallait aller loin chercher l'eau, dévaller la pente,
affronter les coupeurs de route pour la trouver et la payer cher.
C'est pourtant là que le miracle du développement
s'est fait sentir de la manière la plus spectaculaire.
Le changement s'est annoncé
quand des religieux ont eu vent de la terrible situation dans
laquelle se trouvaient les porchers. A 'Isbet-el-Nakhl, Soeur
Emmanuelle, de l'ordre aristocratique des Dames de Sion, choisira
d'aller vivre avec ceux de 'Isbet-el-Nakhl dans une cahute de
chèvres. Tandis qu'un diacre, plus tard devenu prêtre
sous le nom d'Abouna Sam'ane, commencera au Moqattam son sacerdoce.
L'évêque Samuel chargé des affaires sociales
de l'église copte ne s'était pas contenté
d'assurer l'enterrement chrétien des morts. Il envoyait
encore ce diacre avec une mission, celle de soulever des montagnes
de pauvreté.
Soeur Emmanuelle s'en est allée de par le monde ameuter
les médias pour obtenir l'argent nécessaire à
un centre social. Elle entraînait aussi la bourgeoisie à
la suivre sur les lieux pour s'engager. Une de ses recrues était
Monir Ne'matallah, ancien élève des Jésuites,
expert et consultant en matière d'aménagement des
déchets. Elle l'avait rencontré à New York.
Il quittait le luxe de l'Amérique pour arriver, représentant
d'un bureau de consultants dont il était le chef, qu'il
avait fondé pour
l'occasion avec un sigle aux caractères étrangers.
E.Q.I. E pour environnement, Q pour Qualité, I pour International.
Hirondelle d'abord isolée.
Il arrivait, avec beaucoup d'argent. Depuis 1981 il disposait
des fonds de la Banque Mondiale pour améliorer , dans la
région du Moqattam, les conditions de vie et le système
de la voirie.
A l'ombre de Monir Ne'matallah, encore invisible, le soutenant
de toute son autorité internationale, une sociologue de
qualité, qui
fournissait du renfort de non moins grande qualité à
ce jeune expert: ses deux fils; eux aussi, élèves
des Jésuites.
Monir et son équipe se sont fait honnêtes interprètes
des chefs de famille , ceux que l'on nomme Mo'allemine: Maîtres.
Ils ont établi des infrastructures, effectué un
recensement, établi un plan pour le cadastre, attribué
des noms aux rues. Dix années durant, des entrepreneurs
ont introduit l'eau et l'électricité, installé
le système d'égoûts, élargi, asphalté
les rues. A défaut d'un droit de propriété
sur le terrain, il leur assurait un droit de premier occupant
à celui qui construirait en dur. Ils assuraient encore
une autre sécurité, celle de l'investissement ,
procuraient les prêts nécessaires sinon à
l'achat du terrain, du moins à la construction. Monir recrutait
dans les universités étrangères, et dans
celles de la province. Il fallait de tout pour transformer la
qualité de vie des porchers : des architectes, des ingénieurs
en mécanique, en porcheries, en égouts; des vétérinaires,
pour la production et la santé animalières; des
économistes, des anthropologues...
L'embauche se faisait à l'orientale, par connaissances,
sur base d'estime et d'amitié. Des Universités de
Cornell ou de Stanford, les aventuriers retournaient au pays.
C'était un nouvel exode au rebours de celui qui ne cessait
de projeter ces jeunes gens ou leurs familles du village à
la ville, de la ville à l'étranger.
Ils rentraient . D'Amérique et d'ailleurs.
Pour ce désert inhospitalier, ils drainaient aux sources
d'argent. Banque Mondiale, Commission Européenne, Ford,
Oxfam, Caritas, Asmae
... ils drainaient aussi aux sources bourgeoises de la capitale,
chez les exilés . Vous pouvez emprunter ont-ils dit aux
Mo'allemine . Les
Mo'allemine ont d'abord pris peur. Les histoires d'usuriers résonnent
trop fort aux oreilles d'un paysan fils de paysan. On ne saurait
dépenser un argent que l'on ne possède pas. Le mot
de dette s'associe à des images de prison, de dépouillement,
de misère totale.
Les porcs se sont serrés pour faire place aux petites industries
de recyclage. Parfois, ils ont cédé toute la place.
Les porchers du Moqattam ne vivaient plus dans un enfer.
Ils allaient encore se considérer à l'avant-garde
du progrès . Car Soeur Emmanuelle arrivait avec sa grande
idée. Une usine de compost.
Les porcs sont de bons recycleurs.
Ils transforment leur nourriture en abondant et riche engrais.
Si abondant que leurs soues s'en trouvent vite débordées.
Périodiquement , les porchers les dégagent de leur
trop-plein , remplissent leurs carrioles de ces excréments,
les vident dans un terrain spécialement réservé
à cet usage, un séchoir, manchar , l'appelait-on,
étalent ces déchets au soleil et les donnent aux
agriculteurs. Les terres privées de limon depuis la mise
en eau du Haut-Barrage ont besoin d'engrais. L'ambition de Soeur
Emmanuelle était de produire ce même engrais, mais
épuré, adapté, dans sa composition chimique,
à la qualité des terres et aux besoins des cultures.
Elle avait déjà choisi le lieu de cette fabrique.
sur une pente qui dominait toute la ville du Caire. Et Monir Ne'mattallah
exécutait son projet.
Les problèmes étaient innombrables: scientifiques,
techniques, économiques, institutionnels. C'était
une des premières entreprises du genre. Pour fournir un
modèle, rien que la rudimentaire usine de la décharge
municipale de Choubrah. Et peu d'experts entraînés
à ces techniques.
Mais Soeur Emmanuelle avait contacté la compagnie suisse
des Frères Buhler.
Cette machine à compost, elle a représenté
l'espoir de l' avenir.
Pour la gérer, on a créé,
au Ministère des Affaires Sociales, une nouvelle association
qui a pris dans son titre les mots magiques
d'environnement et d'écologie. L'Association pour la Protection
de l'Environnement.
Les porchers du Moqattam, résidents d'un quartier modestement
résidentiel, pouvaient se considérer comme les premiers
écologistes, mépriser même les pollueurs.
Mais la campagne tapageuse de Soeur Emmanuelle soulevait la colère
des autorités locales. On lui reprochait de porter atteinte
à la publicité touristique.
Et les bons bourgeois dénonçaient les scancales
de ce système devenu coutumier. Ces éboueurs qui
salissaient l'image du pays ne ramassaient même pas les
déchets des quartiers historiques qui attiraient le touriste,
ceux qui avaient joui d'un temps de gloire avant d'être
abandonnés au petit peuple: Fostat, El-'Askar, puis le
Caire des Fatimides. Chèvres, chiens et chats errants prenaient
ce qu'il leur fallait de nourriture là où les pauvres
gens ne laissaient que de pauvres ordures. Leurs restes qui ne
valaient pas la peine des porchers, s'accumulaient autour des
portes de l'enceinte fortifiée, aux abords des mosquées
et des vieilles églises... Plus grave était cette
offense au regard de l'étranger, un danger public, par
ailleurs, que ces vétustes carrioles tirées par
des ânes faméliques, au coeur d'une jungle de voitures
et d'autobus. Le soleil se couchait et se levait, et eux, comme
à l'habitude, partaient avant même son lever, dans
des rues encore ensommeillées, faisaient la tournée
rituelle de leurs routes et repartaient vers leur montagne à
l'heure où la circulation enrageait, provoquant des embouteillages
qui désespéraient la municipalité, les bourgeois,
les automobilistes et les porchers eux-mêmes. Cela ne pouvait
durer.
Ces bons bourgeois exigeaient des moyens de ramassage plus modernes.
Ils interpellaient la municipalité qui se disait déterminée
à court-circuiter le système des éboueurs,
mais n'en possédaient pas les moyens financiers. Déjà
débordée par la quantité de déchets
qu'accumulaient les balayeurs de rues elle ne pouvait ambitionner
davantage, se doter du matériel nécessaire, ces
grandes voitures ramasseuses, compresseuses qui devaient se substituer
aux hommes, aux
enfants, aux ânes.
De toute part, dans la grande mégapole, le système
informel rôdé par les gens des oasis et ceux du Saïd
se heurtait au modèle occidental de modernité.
On disait aux éboueurs qu'ils étaient indispensables
à l'environnement. Ils ne pouvaient voir monter la colère.
Il a fallu dix années
pour vaincre leur résistance têtue à la mécanisation.
Dix années durant les gens des oasis et ceux du Saïd
qui se disputaient déjà la propriété
de la poubelle ont varié les arrangements quand au financement
des voitures de voirie, exaspérant la municipalité
qui brandissait le spectre de la compagnie privée. La compagnie
privée ne courait aucune chance. Le réseau de relations
informelles qui liait le Saïdi et l'Oasien aux portiers d'immeubles,
a servi d'arme pour lutter contre elle. Les portiers d'immeubles,
ces boabine venus tous de Nubie, unis entre eux par des liens
de solidarité aussi forts que ceux qui
unissent les porchers de la Haute Egypte, ont fait barrage aux
voitures sophistiquées. De mèche avec eux, les porchers
arrivaient les premiers pour emporter les ordures.
Et quand même cette compagnie privée obtenait une
part du marché, elle sous-traitait avec les porchers ou
les oasiens.
Qu'aurait-elle fait d'autre avec la poubelle?
Ainsi vivait ce système
de voirie. Cependant qu'un travail de fond se poursuivait pour
changer la condition sociale de ces paysans qui avaient tout simplement
déplacé le village à la ville. Les écoles
et les dispensaires se multipliaient. Mais encore, une jeune sociologue
adaptait les méthodes de Freire à cette population
de filles de porchers. S'adressant aux plus jeunes, aux plus pauvres,
elle pouvait , tout en leur enseignant l'art du tissage et du
patchwork insinuer la connaissance du calcul et de la lecture,
exiger une impeccable propreté , imposer une rigoureuse
discipline et donner goût à un tout autre mode de
vie que celui des porcheries. Ces filles n'étaient pas
pour autant dispensées de trier la poubelle dans leurs
familles. Elles se multipliaient pour faire
face au passé, à l'avenir.
Après le tissage, est venue l'aventure du recyclage du
papier, et la production d'objets de haute qualité technique
et esthétique. Un fils de porcher qui possédait
un sens artistique inné, dessinait des scènes quotidiennes
sur des bouts de lin et de soie que d'autres brodaient et incrustaient
dans des cadres en papier recyclé. Cartes de voeux, enveloppes,
sacs, calendriers se sont multipliés. Les ouvrières
s'amusaient à décorer le papier de peintures acryliques
additionnées d'amidon et donnaient libre cours à
leur goût des couleurs.
Bientôt, elles vendaient leurs produits, allaient elles-mêmes
les présenter dans les grands hôtels, développaient
une double vocation d'artistes et de commerçantes.
La réputation de cette communauté de porchers a vite dépassé les frontières de l'Egypte. De partout des gens haut placés allaient voir ce miracle du développement intelligent qui résistait au modèle occidental: artistes, ministres, chefs d'Etat, le Moqattam devenait un passage obligé pour toute célébrité de passage. La Conférence Internationale pour le développement avait lieu un mois de septembre 1994 au Caire. Les enfants des éboueurs y ont participé, certains d'entre eux sont même allés à New York la préparer, tandis que les personnages importants du Sommet défilaient sur les lieux des porcheries. La terre menacée de crouler sous le poids de la poubelle découvrait ce que les porchers du Caire pouvaient faire pour recycler la moitié des sept mille tonnes d'ordures produites chaque jour.
Les problèmes n'étaient pas résolus pour autant. Il y avait l'autre moitié de ces sept mille tonnes, composée de la poubelle des quartiers démunis, de la poubelle de la poubelle, résidu du triage, résidu du compostage, poubelle au carré, tout ce que l'on ne pouvait pas recycler.
L'Association des Eboueurs a
formé sa propre compagnie, a négocié avec
la municipalité pour dégager, moyennant finances
les rues des quartiers démunis. Mais encore fallait-il
s'en débarrasser. Or les décharges s'éloignaient
de plus en plus de la ville. Les plus proches, englobées
dans le développement de la ville étaient transformées
en
jardins publics,--la poubelle peut faire de la bonne terre--.
Un tremblement de terre avait condamné celle de la montagne.
Jusqu'où aller pour trouver les déchetteries? La
plus proche de la montagne avait fermé pour cause d'exploitation
immobilière. La suivante se trouvait à trente trois
kilomètres, à Qattamieh, sur la route qui mène
de Meadi, l'élégante banlieue résidentielle,
jusqu'à Ismaïlieh. Le transport jusqu'aux déchetteries
coûtait de plus en plus cher en gazoline. Et le monstre
nommé le Caire grandissait, grandissait, repoussait toujours
plus loin ces monstres nés de lui, ces déchetteries
qui l'encerclaient, comme autant de pyramides difformes offertes
aux vautours. 7 mille tonnes de poubelle, bientôt 8 mille
tonnes. La poubelle grimpait dans l'ordere des mille tandis et
la population dans l'ordre des millions.
Bientôt la ville se trouvait dans la nécessité
de repousser encore plus loin les porchers. Déjà
les bulldozers menaçaient de raser les lieux d'une autre
communauté de porchers, ceux de Torra trop proches de la
banlieue résidentielle de Meadi. Pour les sauver des buldozers
les jeunes gens du Moqattam ont fait appel à une bourgesoise
qui avait fait de la poubelle son combat. C'est ainsi qu'une nouvelle
expérience a vu le jour. Dans un premier temps, agir plus
vite que les décrets, ouvrir un procès
contre la municipalité pour faire face à l'ordre
de détruire. Ce procès en cours, le décret
gouvernemental de destruction ne pouvait être exécuté.
Dans un deuxième temps, faire construire, à la place
des masures, des murs de brique, puis déménager
les porcheries loin dans le désert, séparer ainsi
les familles de leurs bêtes, dans le désert, installer
les petites industries de recyclage, construire même des
machines à recycler. Les jeunes gens du Moqattam qui venaient
de mener avec succès une expérience, celle de séparer
la poubelle à la source, chez l'habitant, prenaient en
mains l'avenir de leur métier.
Mais eux-mêmes se sont trouvés menacés. Ils
habitaient trop près de la ville, à la lisière
de ce Caire Fatimide peuplé de mosquées et de pieuses
gens que dérangeaient le voisinage des porcs. Comme ils
vivaient dans des maisons construites dans toute les règles
de l'art, les autorités ont tenté la persuasion.
Elles ont invoqué le tremblement de terre qui avait rendu
la roche friable, le danger de voir s'écrouler la montagne
sur ses habitants. Un pan de roche n'avait-il pa tué quarante
personnes un an après le tremblement de terre. Puis elles
ont dénoncé la machine à compost
qui polluait.
Elle faisait en effet problème, cete machine. L'aventure
ne s'était pas montrée à la hauteur des espoirs
qu'elle avait engendré. Les Frères Buhler de Suisse
n'avaient pas su fournir la technologie adaptée à
la matière première des porchers. Des pannes successives
bloquaient la production. Il fallait s'approvisionner en pièces
de rechange. Six années durant, l'on a bricolé,
jusqu'en 1992. Aussitôt prête à l'attaque,
la machine avait déjà vieilli, ne fonctionnait plus
qu' au ralenti. L'on avait trop construit autour de ce symbole
du progrès et les déchets des déchets s'accumulaient,
attiraient mouches et moustiques . Il fallait démanteler
la machine.
L'expérience de Tora se montrait concluante. Les porchers
vivaient dans une zone résidentielle. Leurs porcheries
modernes, leurs industries de recyclage s'en étaient allées
au coeur du désert de Qattamieh, loin de leurs habitations.
Là, une nouvelle machine à compost a trouvé
sa place.
Les porchers du Moqattam vivent
encore dans l'incertitude de l'avenir. Les rêves butent
contre les porcheries. Que ces bêtes
soient nourries autrement que de poubelle, souhaitent certains;
qu'elles disparaissent, souhaitent les autres; que les éboueurs
n'aient plus besoin, pour vivre, de les élever; pour ne
pas être mis au ban de la société; les petites
industries de recyclage devraient se substituer, lentement, à
celles du porc.
Les jeunes gens de la génération montante ont obtenu
des diplômes universitaires, ont pris goût aux projets
de développement. Ils sont prêts à vendre
la terre des soues et à placer le capital ailleurs que
dans les porcheries. Ils iront éduquer les habitants des
riches maisons pour que le triage des ordures se fasse à
la source. Ils amélioreront les conditions de vie des vagues
de paysans qui montent des villages à la ville et cherchent,
dans la poubelle, de quoi survivre. De nombreuses organisations
non gouvernementales se sont formées pour les soutenir.
Mais que feront-ils de la poubelle au carré? Que fera la
terre de cette poubelle? Et si les pays
riches déversaient chez eux, porchers des pays pauvres,
les restes de leur riche arsenal nucléaire?
Au Moqattam, chaque famille a son tas d'ordures devant sa porte prêt à partir en flammes, en nauséabonde fumée, celle que dégage le plastique est particulièrement corrosive. Les porchers souffrent de, toutes sortes d'allergies: les poumons, les yeux, les sinus, les maux de tête. Les jeunes enfants et les vieillards sont les plus atteints.
L' automne de l'année
1998, les bourgeois ont été réveillés
par une odeur d'apocalypse, odeur de pourriture calcinée.
Dans leur ciel, un épais nuage de fumée noire. Le
nuage a duré des jours et des nuits, un vent du sud le
poussait de la route de Suez vers les quartiers nord de la mégapole.
On a dit qu'il provenait de la combustion interne d'une décharge
improvisée pour libérer un terrain convoité
par des industriels. On a dit que les responsables de la décharge
y ont mis le feu. Les coupables ne prévoyaient pas ce vent
du sud.
Ces jours maudits, les hôpitaux ont constaté une
forte augmentation de cas d'asthme et de bronchite aiguë
et de mortalité enfantine. Personne n'a su calculer ce
que coûtait au ministère de la santé ce nuage
noir.
Et les bourgeois de la mégapole se sont rendu compte qu'ils
étaient encerclés par des montagnes d'ordures, qu'il
y en avait à toutes les portes de leur ville. Assiégés,
comme par une puissante armée.
Qu'attendait-on pour construire des incinérateurs, des
décharges sanitaires? On a voté des lois, alloué
un budget. Qu'attendait-on? Huit mille tonnes par jour, bientôt
neuf mille, était-ce possible? On grimpe dans l'ordre des
mille pour calculer la quantité des déchets d'une
population qui grimpe dans l'ordre des millions, un million tous
les dix
mois. Les porcs et les chèvres n'en consommaient qu'une
partie. Les recycleurs une autre partie. Et le reste?
Le reste, il étouffait les porchers depuis que naissait
le monstre que l'on nomme grande ville, et voilà qu'il
menace d'asphyxier les
bourgeois eux-mêmes et la Terre toute entière, si
l'on n'y prend garde.
Fawzia Assaad
Un ouvrage sur la Saga des Eboueurs du Caire est en préparation.
e-mail: fassaad@worldcom.ch