ORDURES ET PORCHERS D'UNE MEGAPOLE

 L'ENLÈVEMENT AU SÉRAIL

 LES PARLEMENTS A L'HEURE DE LA MONDIALISATION

DE PUDONG A PUDONG

DROIT DE L'HOMME

S.O.S. Langues en péril Interview de C. Hagege

 

ORDURES ET PORCHERS D'UNE MEGAPOLE

   
 Porcherie moderne en construction dans le désert de Qattamieh

Porcherie et masure à Tora, déjà rasées. Autour se construisent des maisons. 

La poubelle entre dans l' histoire officielle de la ville du Caire vers la fin du XIXème siècle quand de pauvres gens venus des oasis concevaient l'idée de l'exploiter pour nourrir les feux. Ils négociaient alors avec les concierges des maisons le droit de vider les poubelles. Ce qui pouvait brûler a servi de combustible pour un four à pains, un bain public, une rôtisserie de pépins. Le reste à nourrir des chèvres. Le reste du reste s'accumulait sur les routes.
Cela a duré près d'un demi-siècle, puis le combustible pétrolifère est entré dans les maisons. Pour les maîtres du feu, le mazout remplaçait avantageusement les ordures. Le Wahi, cet homme des oasis, avait acquis un droit de propriété sur de vrais biens à valeur marchande: les ordures. Il se devait de les placer.
La deuxième guerre mondiale transformait déjà la ville en camp militaire anglais, des anglais qui consommaient du porc. Le marché du porc s'ouvrait . Le Wahi, un musulman venu des oasis, ne pouvait toucher à ces bêtes impures que sont les porcs. Or de nouvelles vagues de paysans montaient de la région d'Assiout vers la ville. Ceux-ci étaient coptes et chrétiens. Leur religion, leur ont dit les Anglais, ne leur interdit pas la viande de porc. Il leur suffirait de surmonter un dégoût millénaire, aussi vieux que l'Egypte. Avec un maigre capital, ils feraient alors fortune.
Pauvre et ne sachant ni lire ni écrire, dépourvu de toute autre resource, le Saïdi s'est laissé tenter.
Ainsi l'homme des oasis, le Wahi, a-t-il vendu au paysan de Haute-Egypte, le saïdi, la nourriture des porcheries: des ordures. Le
partage du travail s'est fait sans problème. Dans un premier temps, le Wahi rassemblait le contenu des poubelles, le Saïdi en triait la nourriture des porcs et tout autre reste pouvant encore servir, jusqu'au jour où pour assurer à ses bêtes la fraîcheur des repas, il ait encore pris à sa charge le ramassage des ordures moyennant une certaine finance
versée au Wahi.
Comme le Wahi au début du siècle, le Saîdi a vécu misérablement Pour s'abriter, un matériau précaire suffisait: des bidons de pétrole vides; leur tôle déroulée, fixée sur des pieux de bois, composait les murs et le toit; les cloisons étaient assurées par des chiffons de tissu . Pour le ramassage des ordures, une couffe de paille, un âne, une carriole et quelques planches de bois, de quoi fabriquer une caisse suffisamment profonde pour y déverser le contenu des couffes.
Mais contrairement au Wahi du début du siècle, il vivait au milieu des porcheries, et cela lui valait le mépris des gens de bien.
.-Ya Zabbal! Ya Zarrab! Ya beta' el-Zebala!
.-Éboueur! Porcher! Marchand d'ordures!
Même le Wahi le méprisait, lui qui n'élevait pas de porcs; mais se spécialisait dans le commerce de la poubelle, achetait les objets triés à bas prix, les revendait avec un gain, comme n'importe quel capitaliste.
.- Ya Zabbal! Ya Zarrab! Ya beta' el Zebala!
Les médecins n'allaient pas chez lui, les églises et les mosquées ne se construisaient pas au milieu des porcheries. Les prêtres et les sheikhs, il fallait les chercher ailleurs, pour un baptême, un mariage, un enterrement. Et si l'un des porchers se déplaçait pour aller à l'église ou à la mosquée, les pieuses gens s'en éloignaient; à cause de son odeur, impure, odeur de porcherie.

Le matin, alors que la ville dormait encore, bien avant le lever du soleil, le porcher partait avec sa carriole et ses ânes, arrivait à
l'heure du chant du coq dans les rues peuplées d'honorables gens, montait les étages des maisons, la couffe de paille sur l'épaule. Trouvait aux portes de l'escalier de service les vieux bidons d'essence cabossés pleins d'ordures, les vidait dans sa couffe. Les deux ânes et la carriole attendaient leur maître dans la rue. Un enfant, à peine âgé de quelques petites années, veillait à ce que personne ne lui vole son bien. Tandis que les chats et les chiens errants qui hantaient les escaliers de service le
lui disputaient .
Le soleil perçait à peine quand il retournait de sa première tournée. Il déversait son butin dans la pièce unique de la masure. Femme et enfants triaient, classaient: le plastique coupé, entassé, les papiers rassemblés en grosses balles, les boîtes de conserves aplaties, ficelées en paquets de cinquante ou de cent, selon la demande, les verres, les tissus; le Wahi achetait tout ce qui pouvait servir, même les os d'animaux qu'il vendait à une manufacture de colle, tandis que les déchets de nourriture allaient rapidement, avant que de perdre leur fraîcheur , dans de grands bacs, aux porcheries. Tous les matins, de cinq heures à neuf heures, tous les soirs, dès quatre heures jusqu'à la première heure du lendemain. Le travail devait s'achever vite pour
libérer la pièce unique, y faire la cuisine, dormir.

Partout où les porchers étalaient leurs toits de tôle, on les repoussait ailleurs, plus loin de la ville. Ils s'éparpillaient en communautés sur un cercle de plus en plus grand, extérieur à la ville, dans le voisinage de leur source d'ordures. La ville grandissait, gonflait, comme un oignon qui tous les jours revêtirait quelques nouvelles robes pour grossir, grossir, devenir géant , s'étaler sur tout l'espace. Car les notables aussi quittaient le village, envahissaient la capitale. Se multipliaient aussi les enfants de notables. Pour ces gens-là, les promoteurs voulaient construire en dur. Loin du spectacle de la poubelle.
Les porchers que l'on a délogé d'Imbabah désormais englobé dans le coeur de la ville, n'ont trouvé d'autre refuge que l'aride montagne du Moqattam. Partout où ils étaient allés auparavant, ils creusaient un puits dans la terre, trouvaient l'eau, et bénissaient Dieu de ses bienfaits. Au Moqattam, aucun espoir de creuser un puits. Il fallait aller loin chercher l'eau, dévaller la pente, affronter les coupeurs de route pour la trouver et la payer cher.
C'est pourtant là que le miracle du développement s'est fait sentir de la manière la plus spectaculaire.

Le changement s'est annoncé quand des religieux ont eu vent de la terrible situation dans laquelle se trouvaient les porchers. A 'Isbet-el-Nakhl, Soeur Emmanuelle, de l'ordre aristocratique des Dames de Sion, choisira d'aller vivre avec ceux de 'Isbet-el-Nakhl dans une cahute de chèvres. Tandis qu'un diacre, plus tard devenu prêtre sous le nom d'Abouna Sam'ane, commencera au Moqattam son sacerdoce. L'évêque Samuel chargé des affaires sociales de l'église copte ne s'était pas contenté d'assurer l'enterrement chrétien des morts. Il envoyait encore ce diacre avec une mission, celle de soulever des montagnes de pauvreté.
Soeur Emmanuelle s'en est allée de par le monde ameuter les médias pour obtenir l'argent nécessaire à un centre social. Elle entraînait aussi la bourgeoisie à la suivre sur les lieux pour s'engager. Une de ses recrues était Monir Ne'matallah, ancien élève des Jésuites, expert et consultant en matière d'aménagement des déchets. Elle l'avait rencontré à New York. Il quittait le luxe de l'Amérique pour arriver, représentant d'un bureau de consultants dont il était le chef, qu'il avait fondé pour
l'occasion avec un sigle aux caractères étrangers. E.Q.I. E pour environnement, Q pour Qualité, I pour International. Hirondelle d'abord isolée.
Il arrivait, avec beaucoup d'argent. Depuis 1981 il disposait des fonds de la Banque Mondiale pour améliorer , dans la région du Moqattam, les conditions de vie et le système de la voirie.
A l'ombre de Monir Ne'matallah, encore invisible, le soutenant de toute son autorité internationale, une sociologue de qualité, qui
fournissait du renfort de non moins grande qualité à ce jeune expert: ses deux fils; eux aussi, élèves des Jésuites.
Monir et son équipe se sont fait honnêtes interprètes des chefs de famille , ceux que l'on nomme Mo'allemine: Maîtres. Ils ont établi des infrastructures, effectué un recensement, établi un plan pour le cadastre, attribué des noms aux rues. Dix années durant, des entrepreneurs ont introduit l'eau et l'électricité, installé le système d'égoûts, élargi, asphalté les rues. A défaut d'un droit de propriété sur le terrain, il leur assurait un droit de premier occupant à celui qui construirait en dur. Ils assuraient encore une autre sécurité, celle de l'investissement , procuraient les prêts nécessaires sinon à l'achat du terrain, du moins à la construction. Monir recrutait dans les universités étrangères, et dans celles de la province. Il fallait de tout pour transformer la qualité de vie des porchers : des architectes, des ingénieurs en mécanique, en porcheries, en égouts; des vétérinaires, pour la production et la santé animalières; des économistes, des anthropologues...
L'embauche se faisait à l'orientale, par connaissances, sur base d'estime et d'amitié. Des Universités de Cornell ou de Stanford, les aventuriers retournaient au pays. C'était un nouvel exode au rebours de celui qui ne cessait de projeter ces jeunes gens ou leurs familles du village à la ville, de la ville à l'étranger.
Ils rentraient . D'Amérique et d'ailleurs.
Pour ce désert inhospitalier, ils drainaient aux sources d'argent. Banque Mondiale, Commission Européenne, Ford, Oxfam, Caritas, Asmae
... ils drainaient aussi aux sources bourgeoises de la capitale, chez les exilés . Vous pouvez emprunter ont-ils dit aux Mo'allemine . Les
Mo'allemine ont d'abord pris peur. Les histoires d'usuriers résonnent trop fort aux oreilles d'un paysan fils de paysan. On ne saurait dépenser un argent que l'on ne possède pas. Le mot de dette s'associe à des images de prison, de dépouillement, de misère totale.
Les porcs se sont serrés pour faire place aux petites industries de recyclage. Parfois, ils ont cédé toute la place.
Les porchers du Moqattam ne vivaient plus dans un enfer.
Ils allaient encore se considérer à l'avant-garde du progrès . Car Soeur Emmanuelle arrivait avec sa grande idée. Une usine de compost.

Les porcs sont de bons recycleurs. Ils transforment leur nourriture en abondant et riche engrais. Si abondant que leurs soues s'en trouvent vite débordées. Périodiquement , les porchers les dégagent de leur trop-plein , remplissent leurs carrioles de ces excréments, les vident dans un terrain spécialement réservé à cet usage, un séchoir, manchar , l'appelait-on, étalent ces déchets au soleil et les donnent aux agriculteurs. Les terres privées de limon depuis la mise en eau du Haut-Barrage ont besoin d'engrais. L'ambition de Soeur Emmanuelle était de produire ce même engrais, mais épuré, adapté, dans sa composition chimique, à la qualité des terres et aux besoins des cultures. Elle avait déjà choisi le lieu de cette fabrique. sur une pente qui dominait toute la ville du Caire. Et Monir Ne'mattallah exécutait son projet.
Les problèmes étaient innombrables: scientifiques, techniques, économiques, institutionnels. C'était une des premières entreprises du genre. Pour fournir un modèle, rien que la rudimentaire usine de la décharge municipale de Choubrah. Et peu d'experts entraînés à ces techniques.
Mais Soeur Emmanuelle avait contacté la compagnie suisse des Frères Buhler.
Cette machine à compost, elle a représenté l'espoir de l' avenir.

Pour la gérer, on a créé, au Ministère des Affaires Sociales, une nouvelle association qui a pris dans son titre les mots magiques
d'environnement et d'écologie. L'Association pour la Protection de l'Environnement.
Les porchers du Moqattam, résidents d'un quartier modestement résidentiel, pouvaient se considérer comme les premiers écologistes, mépriser même les pollueurs.
Mais la campagne tapageuse de Soeur Emmanuelle soulevait la colère des autorités locales. On lui reprochait de porter atteinte à la publicité touristique.
Et les bons bourgeois dénonçaient les scancales de ce système devenu coutumier. Ces éboueurs qui salissaient l'image du pays ne ramassaient même pas les déchets des quartiers historiques qui attiraient le touriste, ceux qui avaient joui d'un temps de gloire avant d'être abandonnés au petit peuple: Fostat, El-'Askar, puis le Caire des Fatimides. Chèvres, chiens et chats errants prenaient ce qu'il leur fallait de nourriture là où les pauvres gens ne laissaient que de pauvres ordures. Leurs restes qui ne valaient pas la peine des porchers, s'accumulaient autour des portes de l'enceinte fortifiée, aux abords des mosquées et des vieilles églises... Plus grave était cette offense au regard de l'étranger, un danger public, par ailleurs, que ces vétustes carrioles tirées par des ânes faméliques, au coeur d'une jungle de voitures et d'autobus. Le soleil se couchait et se levait, et eux, comme à l'habitude, partaient avant même son lever, dans des rues encore ensommeillées, faisaient la tournée rituelle de leurs routes et repartaient vers leur montagne à l'heure où la circulation enrageait, provoquant des embouteillages qui désespéraient la municipalité, les bourgeois, les automobilistes et les porchers eux-mêmes. Cela ne pouvait durer.
Ces bons bourgeois exigeaient des moyens de ramassage plus modernes. Ils interpellaient la municipalité qui se disait déterminée à court-circuiter le système des éboueurs, mais n'en possédaient pas les moyens financiers. Déjà débordée par la quantité de déchets qu'accumulaient les balayeurs de rues elle ne pouvait ambitionner davantage, se doter du matériel nécessaire, ces grandes voitures ramasseuses, compresseuses qui devaient se substituer aux hommes, aux
enfants, aux ânes.
De toute part, dans la grande mégapole, le système informel rôdé par les gens des oasis et ceux du Saïd se heurtait au modèle occidental de modernité.
On disait aux éboueurs qu'ils étaient indispensables à l'environnement. Ils ne pouvaient voir monter la colère.

Il a fallu dix années pour vaincre leur résistance têtue à la mécanisation. Dix années durant les gens des oasis et ceux du Saïd qui se disputaient déjà la propriété de la poubelle ont varié les arrangements quand au financement des voitures de voirie, exaspérant la municipalité qui brandissait le spectre de la compagnie privée. La compagnie privée ne courait aucune chance. Le réseau de relations informelles qui liait le Saïdi et l'Oasien aux portiers d'immeubles, a servi d'arme pour lutter contre elle. Les portiers d'immeubles, ces boabine venus tous de Nubie, unis entre eux par des liens de solidarité aussi forts que ceux qui
unissent les porchers de la Haute Egypte, ont fait barrage aux voitures sophistiquées. De mèche avec eux, les porchers arrivaient les premiers pour emporter les ordures.
Et quand même cette compagnie privée obtenait une part du marché, elle sous-traitait avec les porchers ou les oasiens.
Qu'aurait-elle fait d'autre avec la poubelle?

Ainsi vivait ce système de voirie. Cependant qu'un travail de fond se poursuivait pour changer la condition sociale de ces paysans qui avaient tout simplement déplacé le village à la ville. Les écoles et les dispensaires se multipliaient. Mais encore, une jeune sociologue adaptait les méthodes de Freire à cette population de filles de porchers. S'adressant aux plus jeunes, aux plus pauvres, elle pouvait , tout en leur enseignant l'art du tissage et du patchwork insinuer la connaissance du calcul et de la lecture, exiger une impeccable propreté , imposer une rigoureuse discipline et donner goût à un tout autre mode de vie que celui des porcheries. Ces filles n'étaient pas pour autant dispensées de trier la poubelle dans leurs familles. Elles se multipliaient pour faire
face au passé, à l'avenir.
Après le tissage, est venue l'aventure du recyclage du papier, et la production d'objets de haute qualité technique et esthétique. Un fils de porcher qui possédait un sens artistique inné, dessinait des scènes quotidiennes sur des bouts de lin et de soie que d'autres brodaient et incrustaient dans des cadres en papier recyclé. Cartes de voeux, enveloppes, sacs, calendriers se sont multipliés. Les ouvrières
s'amusaient à décorer le papier de peintures acryliques additionnées d'amidon et donnaient libre cours à leur goût des couleurs.
Bientôt, elles vendaient leurs produits, allaient elles-mêmes les présenter dans les grands hôtels, développaient une double vocation d'artistes et de commerçantes.

La réputation de cette communauté de porchers a vite dépassé les frontières de l'Egypte. De partout des gens haut placés allaient voir ce miracle du développement intelligent qui résistait au modèle occidental: artistes, ministres, chefs d'Etat, le Moqattam devenait un passage obligé pour toute célébrité de passage. La Conférence Internationale pour le développement avait lieu un mois de septembre 1994 au Caire. Les enfants des éboueurs y ont participé, certains d'entre eux sont même allés à New York la préparer, tandis que les personnages importants du Sommet défilaient sur les lieux des porcheries. La terre menacée de crouler sous le poids de la poubelle découvrait ce que les porchers du Caire pouvaient faire pour recycler la moitié des sept mille tonnes d'ordures produites chaque jour.

Les problèmes n'étaient pas résolus pour autant. Il y avait l'autre moitié de ces sept mille tonnes, composée de la poubelle des quartiers démunis, de la poubelle de la poubelle, résidu du triage, résidu du compostage, poubelle au carré, tout ce que l'on ne pouvait pas recycler.

L'Association des Eboueurs a formé sa propre compagnie, a négocié avec la municipalité pour dégager, moyennant finances les rues des quartiers démunis. Mais encore fallait-il s'en débarrasser. Or les décharges s'éloignaient de plus en plus de la ville. Les plus proches, englobées dans le développement de la ville étaient transformées en
jardins publics,--la poubelle peut faire de la bonne terre--. Un tremblement de terre avait condamné celle de la montagne. Jusqu'où aller pour trouver les déchetteries? La plus proche de la montagne avait fermé pour cause d'exploitation immobilière. La suivante se trouvait à trente trois kilomètres, à Qattamieh, sur la route qui mène de Meadi, l'élégante banlieue résidentielle, jusqu'à Ismaïlieh. Le transport jusqu'aux déchetteries coûtait de plus en plus cher en gazoline. Et le monstre nommé le Caire grandissait, grandissait, repoussait toujours plus loin ces monstres nés de lui, ces déchetteries qui l'encerclaient, comme autant de pyramides difformes offertes aux vautours. 7 mille tonnes de poubelle, bientôt 8 mille tonnes. La poubelle grimpait dans l'ordere des mille tandis et la population dans l'ordre des millions.
Bientôt la ville se trouvait dans la nécessité de repousser encore plus loin les porchers. Déjà les bulldozers menaçaient de raser les lieux d'une autre communauté de porchers, ceux de Torra trop proches de la banlieue résidentielle de Meadi. Pour les sauver des buldozers les jeunes gens du Moqattam ont fait appel à une bourgesoise qui avait fait de la poubelle son combat. C'est ainsi qu'une nouvelle expérience a vu le jour. Dans un premier temps, agir plus vite que les décrets, ouvrir un procès
contre la municipalité pour faire face à l'ordre de détruire. Ce procès en cours, le décret gouvernemental de destruction ne pouvait être exécuté.
Dans un deuxième temps, faire construire, à la place des masures, des murs de brique, puis déménager les porcheries loin dans le désert, séparer ainsi les familles de leurs bêtes, dans le désert, installer les petites industries de recyclage, construire même des machines à recycler. Les jeunes gens du Moqattam qui venaient de mener avec succès une expérience, celle de séparer la poubelle à la source, chez l'habitant, prenaient en mains l'avenir de leur métier.
Mais eux-mêmes se sont trouvés menacés. Ils habitaient trop près de la ville, à la lisière de ce Caire Fatimide peuplé de mosquées et de pieuses gens que dérangeaient le voisinage des porcs. Comme ils vivaient dans des maisons construites dans toute les règles de l'art, les autorités ont tenté la persuasion. Elles ont invoqué le tremblement de terre qui avait rendu la roche friable, le danger de voir s'écrouler la montagne sur ses habitants. Un pan de roche n'avait-il pa tué quarante personnes un an après le tremblement de terre. Puis elles ont dénoncé la machine à compost
qui polluait.
Elle faisait en effet problème, cete machine. L'aventure ne s'était pas montrée à la hauteur des espoirs qu'elle avait engendré. Les Frères Buhler de Suisse n'avaient pas su fournir la technologie adaptée à la matière première des porchers. Des pannes successives bloquaient la production. Il fallait s'approvisionner en pièces de rechange. Six années durant, l'on a bricolé, jusqu'en 1992. Aussitôt prête à l'attaque, la machine avait déjà vieilli, ne fonctionnait plus qu' au ralenti. L'on avait trop construit autour de ce symbole du progrès et les déchets des déchets s'accumulaient, attiraient mouches et moustiques . Il fallait démanteler
la machine.
L'expérience de Tora se montrait concluante. Les porchers vivaient dans une zone résidentielle. Leurs porcheries modernes, leurs industries de recyclage s'en étaient allées au coeur du désert de Qattamieh, loin de leurs habitations. Là, une nouvelle machine à compost a trouvé sa place.

Les porchers du Moqattam vivent encore dans l'incertitude de l'avenir. Les rêves butent contre les porcheries. Que ces bêtes
soient nourries autrement que de poubelle, souhaitent certains; qu'elles disparaissent, souhaitent les autres; que les éboueurs n'aient plus besoin, pour vivre, de les élever; pour ne pas être mis au ban de la société; les petites industries de recyclage devraient se substituer, lentement, à celles du porc.
Les jeunes gens de la génération montante ont obtenu des diplômes universitaires, ont pris goût aux projets de développement. Ils sont prêts à vendre la terre des soues et à placer le capital ailleurs que dans les porcheries. Ils iront éduquer les habitants des riches maisons pour que le triage des ordures se fasse à la source. Ils amélioreront les conditions de vie des vagues de paysans qui montent des villages à la ville et cherchent, dans la poubelle, de quoi survivre. De nombreuses organisations non gouvernementales se sont formées pour les soutenir. Mais que feront-ils de la poubelle au carré? Que fera la terre de cette poubelle? Et si les pays
riches déversaient chez eux, porchers des pays pauvres, les restes de leur riche arsenal nucléaire?

Au Moqattam, chaque famille a son tas d'ordures devant sa porte prêt à partir en flammes, en nauséabonde fumée, celle que dégage le plastique est particulièrement corrosive. Les porchers souffrent de, toutes sortes d'allergies: les poumons, les yeux, les sinus, les maux de tête. Les jeunes enfants et les vieillards sont les plus atteints.

L' automne de l'année 1998, les bourgeois ont été réveillés par une odeur d'apocalypse, odeur de pourriture calcinée. Dans leur ciel, un épais nuage de fumée noire. Le nuage a duré des jours et des nuits, un vent du sud le poussait de la route de Suez vers les quartiers nord de la mégapole.
On a dit qu'il provenait de la combustion interne d'une décharge improvisée pour libérer un terrain convoité par des industriels. On a dit que les responsables de la décharge y ont mis le feu. Les coupables ne prévoyaient pas ce vent du sud.
Ces jours maudits, les hôpitaux ont constaté une forte augmentation de cas d'asthme et de bronchite aiguë et de mortalité enfantine. Personne n'a su calculer ce que coûtait au ministère de la santé ce nuage noir.
Et les bourgeois de la mégapole se sont rendu compte qu'ils étaient encerclés par des montagnes d'ordures, qu'il y en avait à toutes les portes de leur ville. Assiégés, comme par une puissante armée.
Qu'attendait-on pour construire des incinérateurs, des décharges sanitaires? On a voté des lois, alloué un budget. Qu'attendait-on? Huit mille tonnes par jour, bientôt neuf mille, était-ce possible? On grimpe dans l'ordre des mille pour calculer la quantité des déchets d'une population qui grimpe dans l'ordre des millions, un million tous les dix
mois. Les porcs et les chèvres n'en consommaient qu'une partie. Les recycleurs une autre partie. Et le reste?
Le reste, il étouffait les porchers depuis que naissait le monstre que l'on nomme grande ville, et voilà qu'il menace d'asphyxier les
bourgeois eux-mêmes et la Terre toute entière, si l'on n'y prend garde.


Fawzia Assaad


Un ouvrage sur la Saga des Eboueurs du Caire est en préparation.

e-mail: fassaad@worldcom.ch