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L'Occident chrétien. L' Orient musulman: un cliché,
semblable à tant d'autres, produit d'un enseignement religieux
qui nourrit l'esprit des Croisades. L'Orient n'était-il
pas chrétien, les premières églises araméennes
ou coptes? Chrétien, l'Orient ne l'est-il pas encore?
L'Occident fit-il bon accueil au christianisme ou bien fut-il
conquis de force par lui? Et si l'Islam plutôt que le christianisme
l'avait envahi, comme il a envahi l'Orient? Cela ne dépendait
que d'un rapport de forces. L'Islam, de par son refus fondamental
des mystères de la Trinité et de la double nature,
divine et humaine, du Christ, serait en fait plus en conformité
avec l'esprit cartésien qui caractériserait l'Occident,-autre
préjugé.
Comment démanteler les solides barrages bâtis au
cours des siècles, patiemment fortifiés, à
commencer par ce double barrage enseigné dans les collèges,
au cours des études classiques: la culture occidentale,
dit l'autorité, commence en Grèce et la religion
chrétienne avec la Bible, puisque Jésus était
juif et descendant de David, le Messie légal annoncé
par l'Ancien Testament. Que les Juifs ne le reconnaissent pas
comme tel, cela importe peu. Quant aux millénaires qui
ont précédé le christianisme et les classiques
grecs, en Egypte ou en Mésopotamie et qui ont moulé
l'Occident et la doctrine chrétienne, ils ne comptent
pour rien; pire, ils appartiennent à un stade de civilisation
étranger, les sociologues de la première moitié
du XXème siècle n'hésitaient pas à
les situer dans le prélogique ou le totémique.
Le christianisme s'est pourtant greffé sur la géographie,
et l'histoire et la pensée de l'Ancienne Egypte. Un fleuve
Nil qui se dessèche tous les ans, puis ressuscite avec
l'inondation, symbolisé par la passion du dieu Osiris,
coupé en morceaux par son propre frère Seth, revenu
à la vie par l'amour de sa soeur-épouse Isis; une
terre sauvée de la mort quand la recouvre l'eau des crues,
bénie comme le sera par la suite l'eau du baptême;
le corps d'Osiris sur lequel pousse l'orge et la vigne, au travers
duquel court une rivière et pourvoit aux défunts
le pain, la bière, le vin, l'eau en ce long voyage jusqu'au
bout de la nuit, vers le jour, préfiguration de la communion;
l'Horus, fils d'Osiris, conçu par la déesse du
corps mort du dieu, représenté par Pharaon, garant
d'une vie renouvelée; le dogme chrétien héritera
de cet ensemble de mythes et d'autres encore. Encore faut-il
aborder l'Orient en profondeur pour s'en convaincre. Les mythologies
enseignées à l'école passent vite sur ces
histoires étranges dont on ne cherche pas à comprendre
le sens profond, puis tombent dans l'oubli. On ne s'attarde pas
sur les idoles d'un monde païen. Au nom d'un paternalisme
divin d'origine biblique, on occulte la déesse, mère
et épouse, troisième personne d'une antique trinité,
comme un souffle entre le père et le fils, entre Osiris
et Horus. Remplacée par un Saint-Esprit masculin et par
une pieuse vierge. Le message authentiquement chrétien
restait d'amour; il symbolisait une révolte contre le
pouvoir du tyran qui se disait Homme-dieu, nouvel Horus fils
d'Osiris. Fils de pauvre était Jésus. Dans la mesure
où le christianisme est devenu religion officielle d'un
Occident colonisateur, coupable d'avoir brutalement évangélisé
les peuples dits barbares pour les soumettre à une dure
loi impériale, il ne saurait ni ne devrait se dire chrétien.
Au nom d'une doctrine de charité, les missionnaires condamnaient
encore les coptes chrétiens aux flammes éternelles,
parce qu'ils étaient, disaient-ils, schismatiques. Leur
Orient est pourtant bien plus proche du berceau de Jésus
que ne l'était la patrie de ces missionnaires, et l'Enfant
adoré plus familier aux coeurs de ceux parmi les pauvres
qui demeurent chrétiens, en Orient.
Autrefois, dans l'Egypte antique, les fous de Dieu allaient quêter
les paroles divines dans les temples et n'en trouvaient que des
reflets métaphoriques. Le dieu des paroles divines, Thot,
ancêtre d'Hermès, et, dit-on aussi, du dieu gaulois
Lugues, se gardait bien de révéler les mots magiques
inscrits dans son livre. Ce livre, un mythe raconte qu'il fallait
aller le chercher dans le monde des morts, domaine du rêve
et de l'imaginaire. Ainsi, les fous de Dieu demeuraient-ils sur
leur soif, et quotidiennement poursuivaient leur quête.
Le Livre, aujourd'hui révélé, rejette dans
les ténèbres de l'obscurantisme païen les
mythes qui exprimaient poétiquement l'inconnaissable divin.
Le Livre, trois fois révélé, nous met en
présence d'un triple dogmatisme moyen oriental, sans compter
les autres dogmatismes dérivés, incarnés
dans les différentes sectes, récupérés
par le terrorisme, dressant l'un contre l'autre Orient et Occident.
Dogmatisme multiple et désordonné, provocateur
de guerres. Les guerres les plus sanglantes sont religieuses.
Les armées ennemies maintenues dans l'ignorance de l'autre
ne se doutent pas que la religion, étroitement liée
à l'histoire, est la grande tentation du Prince, un argument
de politique machiavélique pour nourrir la haine. Quand
il s'agit de guerres, on ne saurait dire, suivant un cliché
bien établi, que l'oriental obéit, l'occidental
commande. La discipline militaire en Orient comme en Occident
n'admet que l'obéissance. Ici et là, le lot de
l'objecteur de conscience demeure la prison. Et Dieu garant de
l'autorité. Les mystiques de toutes les religions et de
tous les siècles ont cherché à transcender
les différences et les divisions théologiques afin
de parvenir à une connaissance plus directe de la vérité
divine, remonter à la source du religieux qui demeure
une quête. Ils ne possèdent pas le pouvoir qui manipule
le divin pour grandir en puissance, occuper ou étendre
un territoire; ni ne voudraient le posséder.
J'ai été piquée au vif quand Heidegger a
dit un jour: "la Philosophie est grecque, elle parle grec".
Mais alors, toute cette pensée qui a précédé
la Grèce, elle ne compte donc pour rien?
Je plongeais alors dans la philosophie occidentale pour mon doctorat:
mes deux sujets de thèse concernaient le néo-hégélianisme
anglais et le relativisme français du vingtième
siècle. J'étais totalement ignorante de l'Egypte
ancienne, à peine avais-je visité cette vieille
civilisation dans ses tombeaux de Louxor. Encore plus ignorante
de l'Egypte chrétienne ou musulmane. Ma réaction
était d'amour-propre. Comme un aiguillon qui allait demeurer
dans le fond de mon inconscient . Un questionnement, pour parler
le langage de Heidegger, mais qui s'adressait à Heidegger
lui-même: "Pourquoi y a -t-il de l'Etre plutôt
que du néant", disait Heidegger. Je pensais: "Pourquoi
faut-il que la philosophie soit liée au mot "être".
Pourquoi parlerait-elle grec?" Je fouillais les langues.
Le mot être, la copule, je ne les trouvais ni dans la langue
chinoise, ni dans la langue arabe, mais pourquoi ces langues
ne seraient-elles pas philosophiques, au même titre que
celle des anciens égyptiens, écrite en hiéroglyphes?
L'absence de ces termes dans les vocabulaires de certaines langues
orientales ne pouvait diminuer d'aucune façon la tourmente
du questionnement métaphysique.
Je continuais à creuser la philosophie occidentale, convaincue
qu'elle ne parlait pas seulement grec, mais j'étais encore
ignorante de l'Orient. J'enseignais à mes étudiants
égyptiens Kant et Hegel, essayant de dégager une
dialectique du doute; c'était cela qui me concernait:
leur montrer les différences, les pousser à les
embrasser toutes pour éviter l' apauvrissant dogmatisme,
ce danger universel. J'introduisais Kierkegaard , le rapprochais
d'un Nietzsche soi-disant responsable de la Mort de Dieu et pourtant
si profondément religieux. Je revendiquais la liberté
de l'interprétation. Le dogmatisme a toujours été
mon ennemi. Sans doute Nietzsche et Kierkegaard m'attiraient
parce qu'ils n'étaient pas cartésiens. Le langage
conceptuel, le rationalisme, le platonisme, qui passent pour
caractériser l'Occident, voilà qui "vieillit
la pensée", disait Nietzsche. C'est donc en creusant
la philosophie occidentale à partir de ces philosophes
de mon choix que je découvrais l'Orient.
Je publiais alors une série d'essais sur les différentes
interprétations de Nietzsche dans la Revue de Métaphysique
et de Morale, certaines déjà historiques, d'autres
imaginaires, quand je rencontrai à Genève Piloo
Nanavutty, une Parsie qui avait traduit en anglais les Chants
de Zarathoustra, les ghâtâs.1 Je lui ai demandé
de m'initier à la religion du feu, ce qui m'a amenée
à écrire ce Zarathoustra interprète de Zarathoustra,2
qui rapprochait les deux démarches, celle du Zarathoustra
des Parsis de l'Inde, tenu responsable de la Morale et celle
du Zarathoustra d'un Nietzsche qui se dit Immoraliste. Des mots-clés
sont en effet communs aux gâthâs et à la Naissance
de la tragédie. Dans le texte Parsi, le premier chant,
de souffrance et de déchirement, exprime la plainte de
l'âme de la création devant la violence, la destruction
et la mort qui livrent la terre aux démons du mal, les
daevas. Nietzsche, lui , dénonce le mal dans le nihilisme
de son époque. Et le thème de la rédemption
qui revient sans cesse dans les chants de Zarathoustra , hante
également l'oeuvre de Nietzsche qui fait appel à
l'artiste rédempteur, pour sauver la vie du nihilisme.
Nietzsche abordait donc la pensée occidentale à
partir de ses origines orientales. Le titre même de son
grand oeuvre: Ainsi parlait Zarathoustra le dénonçait.
Pourquoi ne l'a-t-on jamais questionné sur la raison de
ce choix demandait-il dans Ecce Homo3. On croirait fondamentale
la différence entre le Zarathoustra oriental et le Zarathoustra
allemand. Il n'en est pourtant rien. Les Iraniens qui jusqu'à
présent célèbrent le Nouvel an, le Norouz,
fêtent, comme l'Occident chrétien, l'éternel
retour du printemps de l'existence, les commencements nouveaux,
l'éclosion de la vie. Et voilà qu'un Nietzsche
en souffrance de mort entonne un merveilleux hymne à la
joie. Fidèle à la foi parsie, il "renouvelle"
en "recréant" l'antique pensée. Il renverse
le platonisme en remontant aux Présocratiques, à
ce feu héraclitéen qui construit et détruit
dans l'innocence, noble et vil, encore plus loin dans le temps,
au feu du mazdéisme. Le Norouz qui coïncide avec
la célébration de l'office des chants, est la fête
du feu, ce même feu qui est création toujours recommencée,
renouvelée, mais qui n'efface jamais son double, celui
qui fume et grésille, double, comme le serpent du mal,
qui, la tête aux prises avec la queue, symbolise également
l'éternel retour du mal et de l'instant de joie, semblable
en cela à ces frères jumeaux que sont Janus-bifrons
dans le mythe grec, Ahriman et Ohrmazd dans le mythe parsi, Seth
et Osiris dans le mythe égyptien. Le feu noble est exubérance
de l'esprit créateur, légèreté, jeu
de l'artiste et jeu de l'enfant. Le sacrifiant iranien, en allumant
son feu, fait se lever le soleil et participe à la création.
L'idée ne pouvait que séduire Nietzsche. Un nouveau
Zarathoustra apparaissait. Sorti, tel un papillon de sa chrysalide,
ce nouveau Zarathoustra prenait au sérieux le dualisme
mazdéen et l'assumait, dans une affirmation passionnée
de la vie; il reflétait un Nietzsche qui avait passé
par cette religion du feu, qui n'osait pas se dire moral parce
que la morale fut salie par les bons et les justes. Le moyen
de sauver la vie du nihilisme ressemble cependant au siècle
de Nietzsche. Le rédempteur annoncé n'est pas un
dieu, mais un surhomme. Aux prises avec la tension dialectique
de la vie et de la mort, le surhomme portera le feu au val4,
enseignera le rire et les chants et la danse et l'amour de la
terre et la joie qui intègre l'homme à l'univers,
joie de la vie semblable à celle du Norouz, joie de l'acte
créateur qui se répète éternellement,
oublieuse, cette fois-ci, des outre-mondes.
La publication de mon Essai a profondément offensé
mon amie Parsie. Pour elle, Nietzsche ne pouvait être que
Nazi, incroyant et immoral. Comment pouvais-je en faire un zoroastrien.
Et pourtant. Pour me racheter, j'essayais de lui prouver le travail
souterrain de l'interprétation qui n'échappe pas
à la tyrannie de la subjectivité; et celui de l'intertextualité
qui éclaire le sens d'un texte à partir d'autres
textes; je dénonçais le dogmatisme des lectures
exclusives. Rien n'y faisait. Nietzsche demeurait figé
dans son image nazie. Le jeu des formes en philosophie ne la
convainquait pas. L'Orient se fermait à l'Occident.
J'avais alors découvert chez Nietzsche toute l'imagerie
de l'Egypte ancienne: l'aigle et le serpent, les cavernes et
les sommets, l'éternel retour et la volonté de
puissance, la mort et la renaissance, le nihilisme et l'amour
dionysiaque de la vie, mais encore, l'oeil prodigue, les mains
tendues, le semeur, le vouloir léonin, les renaissances.
La voix et les images d'autres siècles, égyptiens,
cette fois-ci, habitaient le discours de Zarathoustra.
Curieusement, l'interprétation heideggerienne de Nietzsche
me donnait la clé d'une double interprétation imaginaire:
l'une qui allait de l'Orient à l'Occident , l'autre de
l'Occident vers l'Orient. Heidegger découvrait au coeur
de la pensée de Nietzsche ces deux thèmes inséparables:
la Volonté de Puissance et l'Eternel Retour, l'un moteur
de l'autre. La dynamique du projet était de l'ordre du
dionysiaque. Or Dionysos meurt et renaît, il est étranger
au panthéon grec qui ne connaît pas de dieu mortel.
Nietzsche qui était philologue, lisait dans Diodore de
Sicile que l'imaginaire Orphée avait ramené avec
lui d'Egypte le mythe d'Isis et d'Osiris5, ces ancêtres
de Demeter et de Dionysos. Il lisait aussi tous les écrits
de ces grecs qui étaient allés s'instruire dans
les Maisons de Vie de Thèbes. Et Bâle, où
il enseignait, n'en finissait pas de découvrir l'Orient.
Il accueillait dans son panthéon un Dionysos autre que
celui de Thrace, ce satyre barbu, solitaire qui provoquait le
déchaînement des eaux, l'éboulement des pierres,
frappait ses ennemis par des prodiges, les poussait au délire,
au débordement de frénésie sexuelle. La
majestueuse image d'Apollon opposait la tête de Méduse
à cette puissance grotesque et brutale du dionysiaque
pour la pétrifier. Le Dionysos venu d'Orient par voie
crétoise est joyeux et bienfaisant; comme Osiris, il est
l'auteur de la civilisation, l'instigateur de l'agriculture et
du commerce, maître et législateur des cités.
Les Titans le coupèrent en morceaux. Demeter, en lamentations,
réunit ses membres épars et lui donna naissance
une deuxième fois. C'est ainsi qu'on le vénérait
à Eleusis, comme à Abydos: mutilé, dispersé,
puis ressuscité. Le démembrement et la nouvelle
vie du dieu symbolisaient la mort et la renaissance de la nature,
et son culte un rite initiatique agraire.6 A Delphes, ce Dionysos
s'allie à Apollon, dieu de la forme belle qui transfigure
par l'art le chaos et le déchirement. Au pacte Dionysos-
Apollon de la Naissance de la Tragédie, répondait
en Egypte ancienne le jeu du soleil et de la lune, de Pharaon,
Soleil régnant ou Horus vivant et de son ministre, le
dieu lune, dieu de la parole, de l'écriture, des nombres,
de la beauté; Thot, le Trois fois grand qui deviendra
en Grèce Hermès Trismégiste. Dans les Maisons
de Vie, ces universités des temps antiques, le dieu lune,
à la tête d'une armée d'artistes, composait
le mythe et en assurait la mise en scène, il était
à la source de la tragédie grecque. Le pacte entre
Apollon de Delphes, dieu de la forme belle et de Dionysos, symbole
d'un monde déchiré, répétait le pacte
qui unissait le dieu lune au dieu soleil. Pour Nietzsche comme
dans le mythe pharaonique, l'art demeurait la forme la plus élevée
de la Volonté de Puissance, noble, celle-ci, contrastant
avec la Volonté vile des tyrans traditionnels.
J'ai mis vingt ans à réaliser le projet des Préfigurations
Egyptiennes de la Pensée de Nietzsche,7 le temps d'apprendre
à déchiffrer les hiéroglyphes et de creuser
la pensée inscrite dans les papyrus et sur les murs des
temples. Je partais sur une hypothèse. L'hypothèse
devenait comme une théorie physique bonne à formuler
de nouvelles hypothèses que les textes venaient confirmer.
Nietzsche démasquait les hiéroglyphes derrière
les mots, revenait à l'écriture métaphorique,
au mythe, source de la tragédie. Et quel mythe avait-il
choisi pour exprimer sa pensée? Celui de Dionysos. Avant
même que Zarathoustra, un soleil nouveau, ne lui apparût
comme une figure dionysiaque.
Il y a, dans le déroulement de toutes les cultures, des
moments d'arrêt, d'autres, de commencements nouveaux ou
de grand épanouissement. Il y a , dans toutes les cultures,
des renaissances. L'une prend le relais de l'autre, repart, s'enrichit
de l'acquis de l'autre, continue, s'essouffle, puis passe le
flambeau à celle qui est prête à le recevoir.
Et lorsqu'elle reprend son souffle, et rejoint le train en marche
là où il s'est encore une fois arrêté,
elle ne saurait manquer d'y retrouver ce qu'elle y avait autrefois
apporté.
Nietzsche, lui, était remonté aux géants
de l'époque tragique, aux Présocratiques qui ont
ramassé le javelot là où d'autres peuples
l'ont laissé, "pour le lancer plus loin".8 A
son tour, il a repris le javelot pour le lancer encore plus loin,
mais sur une trajectoire qui ressemble à un cercle, ou
à un serpent qui se mord la queue. Il remonte aux sources
métaphoriques du langage métaphysique. Pour lui,
le temps de la philosophie occidentale , temps de vieillissement
et de déclin doit s'effacer pour retrouver le temps de
la tragédie grecque qui remonte au mythe. Il ne se libère
pas des modes de pensée hérités de la Grèce,
il y trouve tout simplement ce que l'Orient y avait mis, un dieu
qui meurt et renaît. Il le renouvelle. Son temps n'est
pas linéaire, il est, comme celui de Zarathoustra, comme
celui des anciens Egyptiens, courbe, celui de l'Eternel Retour.
Le dionysiaque qui se multiplie en d'innombrables soleils doit,
pour être compris, passer par l'imagerie des anciens qui
multiplie les métaphores pour dire l'éternelle
victoire de la vie sur la mort , de la mort sur la vie. Nietzsche
nommait son Zarathoustra un monstre ou un démon dionysiaque
parce que, comme le grain d'orge, il personnifie tout ce qui
meurt et renaît: les soleils anciens qui s'éteignent
et se rallument et remplissent la terre de lumière, le
fleuve qui tarit en hiver et inonde la terre en automne, la lune
qui s'éloigne et revient et rythme le flux des eaux; pour
dire l'éternel retour.
En faisant de son Zarathoustra un Dionysos et un soleil, Zarathoustra
retrouve les sources des religions de la lumière. Car
dans ses variations dionysiaques, Nietzsche privilégie
celle du soleil amoureux de la vie, Soleil et Vie, dieu et déesse.
Comme dans l'ancienne Egypte Osiris, l'ancêtre de Dionysos,
devient un soleil mort vivant, toujours renaissant, ainsi va
Zarathoustra, nouveau soleil, des cavernes jusqu'aux hauteurs,
Zarathoustra, l'ami de l'abîme de lumière. Zarathoustra
est un grand poème incantatoire, comme un chant antique
fait de variations composées sur le thème du soleil
tel qu'il apparaissait dans les différentes théogonies
antiques. Zarathoustra: un soleil- l'or et la lumière-
Zarath en parsi signifie or et ushtra: lumière. Le Zarathoustra
de Nietzsche dessine le grand cercle que fait l'astre quand il
tourne autour de la terre: comme lui, il décline au crépuscule
et suit la courbe de son parcours du fond de la nuit à
l'aube, puis au grand midi et recommence, ensuite, son déclin,
lui-même, malade et solitaire comme ceux du monde des morts
qui pénètrent dans l'obscurité avec le désir
de sortir au jour.
Parce que l'on cherche encore dans l'interprétation de
l'Egypte ancienne à opposer l'Orient à l'Occident,
on imagine le cercle de l'Eternel Retour comme un phénomène
statique, une ritournelle dirait Nietzsche. Non. Les Anciens
Egyptiens ont mis sur place toute une architecture du monde,
orchestrée dans les Maisons de Vie, pour assurer les renaissances,
parce que toujours menaçait la fin du monde, parce que
le soleil, ou l'inondation pouvaient ne jamais revenir. Sur les
Maisons de Vie régnait le dieu lune Thot. La lune, menteuse,
dit Zarathoustra, oui, menteuse, parce que la vérité
ne saurait s'exprimer en mots, sans, d'une certaine façon,
mentir, parce que tout est apparence et l'être, inconnaissable.
La lune, ministre et messagère du soleil, comme la parole
l'est de la réalité. La lune, bien plus importante
que le soleil disaient les mystiques de l'Islam, parce qu'elle
éclaire quand il fait nuit. Cette lumière au coeur
de l'obscurité dit le pouvoir de la parole qui annonce
et crée la réalité, une parole qui s'enveloppe
de toutes les formes de l'art , se fait volonté d'apparence
plutôt que de vérité, puissance incontestée
qui crée et recrée son monde. L'Egypte ancienne
a multiplié les représentations métaphoriques
de ces petites lumières qui éclairent puissamment
l'obscurité. L'oeil du chat ou du lion qui possède
le pouvoir de les capter, le serpent qui crache du feu conduisent
le défunt jusqu'à sa sortie au jour. Dans le monde
des morts, tous les pouvoirs, ceux des bêtes et des plantes
et des paroles divines, ceux du mal lui-même se liguent
pour que revienne le soleil, pour que revienne la vie.
"En vérité, comme l'aime le soleil, j'aime
la vie et toutes mers profondes",9 disait Zarathoustra,
surhomme, nouveau soleil, comme l'était un Pharaon mythique,
cet Horus, une volonté de puissance capable d'assurer
le retour de la vie, ce cercle éternel du retour. Son
ministre, le dieu lune Thot, savait séduire la Vie avec
toutes les forces de l'art, pour qu'elle revienne.
Le génie religieux de Nietzsche fut de deviner dans le
chaos créé par la mort du dieu que l'on dit vrai,
la renaissance des dieux anciens: un château d'images pour
exprimer le divin. C'est le privilège de la créativité
que de recouvrir la condition humaine de formes variées,
mais que l'on soit enfant ou grand mystique, les questions fondamentales
de la condition humaine demeurent étrangement monotones
et sans réponse autre qu'imaginaire. Gauguin a voulu exprimer
ce questionnement dans son grand oeuvre: D'où venons-nous?
Que sommes-nous? Où allons-nous? Ignorer l'ignorance fondamentale
de la réponse ne saurait donner lieu qu'à une culture
tronquée, et à des idées-momies. Les tentatives
de réponses prennent des formes différentes. Différence
ne signifie pas opposition. Toute oeuvre d'art est différente
de l'autre. Toute vision du monde est originale, mais utilise
les mêmes matériaux que les autres, s'adresse aux
mêmes questions fondamentales. La force du mythe est de
représenter une condition humaine universelle. Et de se
métamorphoser, selon le génie du lieu.
J'ai fait mes études en Occident et je ne me suis pas
sentie dépossédée de ma propre culture,
acculturée, dit-on. Peut-être du fait que je suis
égyptienne et que l'Egypte est aux sources de l'histoire
connue. Il est vrai que si l'on s'écarte du domaine des
idées pour pénétrer dans celui de la technologie
, le fossé entre l'Occident et l'Orient est immense. L'un
est surdéveloppé, l'autre sous-développé.
L'on a caressé l'espoir d'une forme de développement
qui ferait l'économie de toutes les forces de destruction
massives qui se sont multipliées grâce à
ce que l'on appelle le progrès. Cela reste encore du domaine
d'un possible hautement désirable. La nature humaine étant
ce qu'elle est, ouverte au meilleur comme au pire, la menace
de chaos qui pesait sur les fabricants du vieux mythe revient:
le soleil pourrait bien ne plus briller. Alors il faudrait tout
mettre en oeuvre pour écarter la menace, chercher recours
chez le dieu lune Thot, réorganiser un monde déchiré
avec les mots qui empruntent leur magie à l'art.
Entre Orient et Occident, à travers toutes les différences,
une éthique cherche à s'imposer pour sauver le
monde des forces de destruction: celle des Droits de la Personne
Humaine. Certains Etats en contestent l'universalité,
en accusent les sources occidentales; les uns invoquent des valeurs
asiatiques, les autres des valeurs islamiques. Ils cherchent
l'identité de leur Orient dans son opposition à
l'Occident au risque de tomber dans le piège des idées-momies.
Le "je suis plusieurs" de Nietzsche n'est pas le cri
d'un fou. Au contraire, sage, trop sage. Il répond aux
plaintes de l'Ame de la Création dans le premier chant
de Zarathoustra, il parle aux créateurs solitaires qui
font une chaîne de plus en plus grande, où l'on
"s'enlace les uns contre les autres". Car le sens aigu
du perspectivisme, du jeu des formes, du dionysiaque, agit comme
une arme mortelle, comme de la dynamite, contre les dogmatismes,
les idées-momies, contre l'Etat, les religions et les
morales qui séparent.
Gérer les différences, voilà qui répondrait
au désir de dépassement exprimé par la Volonté
de Puissance nietzschéenne. Ceci les puissants destructeurs
de la planète ne l'ont pas compris. Destructeurs sans
savoir être créateurs, ils se dirigent sur la voie
nazie, la voie vile, trop humains pour s'engager sur l'autre
voie, la noble.
"Viendra-t-il le Sauveur, le Ratu des temps modernes? celui
qui apprendra aux hommes à voler...; il fera sauter toutes
les bornes-frontières, il donnera à la terre un
nom nouveau, il l'appellera la Légère."10
Dans les plans de grand oeuvre esquissés par Nietzsche
avant sa mort, le IVe et dernier livre avait une fois pour titre:
l'Eternel Retour, la Grande Politique, Prescriptions de vie pour
nous. Dans ce grand oeuvre, l'opposition Orient- Occident n'aurait
pas trouvé de place.
Fawzia ASSAAD
    
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