LA PRUEBA - Norberto Bermúdez -Juan Gasparini

 

Les Dames des Nations Unies.

 

L'IGNORANCE DE L'AUTRE
ou
REFLEXIONS D'UNE EGYPTIENNE
  

 

GRAND THÉÂTRE DE GENÈVE - Jean-Marie Blanchard: nouveau Directeur

 

 LE CHOEUR D'ENFANTS ABORIGÈNES DE TAÏWAN

 

Préambule à la deuxième édition de LA DELGADA LINEA BLANCA :
LE COURAGE TRAITRE DES LACHES

 

L'IGNORANCE DE L'AUTRE
ou


REFLEXIONS D'UNE EGYPTIENNE

 L' opposition Orient-Occident est fondée sur un tissu de préjugés, soigneusement tissé par les systèmes éducatifs officiels. L'histoire et la religion sont les deux disciplines les plus vulnérables. Dans chaque pays, s'établit un enseignement bien orchestré, fermé sur lui-même, comme pour signifier ceci: on est les meilleurs; Dieu est avec nous. Une nébuleuse d'ignorance enveloppe l'autre. L'autre, c'est de toute façon l'ennemi, ennemi traditionnel ou potentiel, on ne sait jamais. Un besoin de rassembler le troupeau dans son enclos, lui assurant les meilleurs pâturages possibles, semble inspirer la consigne de tout pouvoir. C'est ainsi que l'on cimente, dit-on, une nation. Les prisons, parfois psychiatriques, menacent ceux qui veulent s'égarer loin du troupeau. Nationalisme, valorisation du citoyen de souche, glissade vers le racisme, les systèmes éducatifs des différents pays instituent une classe préparatoire pour l'école de guerre, la mauvaise guerre, laquelle école semble construite sur des valeurs universelles.  Point n'est pourtant besoin de franchir les frontières pour trouver l'ennemi. Le frère est bien plus proche. Ce frère, le meilleur des amis et le pire des ennemis. Frères Ennemis, titre un mythe éternel. Car l'ignorance de l'autre ne concerne pas seulement le lointain. Un fellah de Haute-Egypte devenu éboueur et porcher disait un jour, convaincu de la supériorité de sa religion chrétienne sur la religion musulmane:
.- Nous adorons un vivant, eux adorent un mort.
Jésus vivant contre Mohammed mort? Que d'ignorance chez des Egyptiens qui se côtoient, qui ne connaissent même pas la vie de ghetto, et dont les deux religions trouvent leur source dans un passé commun, celui de l'ancienne Egypte. Le musulman vénère les paroles divines révélées à un homme, en l'occurence le Prophète dont l'image ne doit jamais être représentée, vivant de par les paroles divines qui lui ont été révélées. Malheureusement, l'enseignement que reçoivent chrétiens et musulmans, frères d'un même pays, les plonge dans l'intolérance, le dogmatisme, et la méfiance de l'autre- au nom de paroles divines qui font fi d'une quête éternelle, propre à tout homme digne de ce nom, d'inconnaissables paroles. Ceci est conforme à tout enseignement officiel, en Orient, comme en Occident.

 L'Occident chrétien. L' Orient musulman: un cliché, semblable à tant d'autres, produit d'un enseignement religieux qui nourrit l'esprit des Croisades. L'Orient n'était-il pas chrétien, les premières églises araméennes ou coptes? Chrétien, l'Orient ne l'est-il pas encore? L'Occident fit-il bon accueil au christianisme ou bien fut-il conquis de force par lui? Et si l'Islam plutôt que le christianisme l'avait envahi, comme il a envahi l'Orient? Cela ne dépendait que d'un rapport de forces. L'Islam, de par son refus fondamental des mystères de la Trinité et de la double nature, divine et humaine, du Christ, serait en fait plus en conformité avec l'esprit cartésien qui caractériserait l'Occident,-autre préjugé.
Comment démanteler les solides barrages bâtis au cours des siècles, patiemment fortifiés, à commencer par ce double barrage enseigné dans les collèges, au cours des études classiques: la culture occidentale, dit l'autorité, commence en Grèce et la religion chrétienne avec la Bible, puisque Jésus était juif et descendant de David, le Messie légal annoncé par l'Ancien Testament. Que les Juifs ne le reconnaissent pas comme tel, cela importe peu. Quant aux millénaires qui ont précédé le christianisme et les classiques grecs, en Egypte ou en Mésopotamie et qui ont moulé l'Occident et la doctrine chrétienne, ils ne comptent pour rien; pire, ils appartiennent à un stade de civilisation étranger, les sociologues de la première moitié du XXème siècle n'hésitaient pas à les situer dans le prélogique ou le totémique.
Le christianisme s'est pourtant greffé sur la géographie, et l'histoire et la pensée de l'Ancienne Egypte. Un fleuve Nil qui se dessèche tous les ans, puis ressuscite avec l'inondation, symbolisé par la passion du dieu Osiris, coupé en morceaux par son propre frère Seth, revenu à la vie par l'amour de sa soeur-épouse Isis; une terre sauvée de la mort quand la recouvre l'eau des crues, bénie comme le sera par la suite l'eau du baptême; le corps d'Osiris sur lequel pousse l'orge et la vigne, au travers duquel court une rivière et pourvoit aux défunts le pain, la bière, le vin, l'eau en ce long voyage jusqu'au bout de la nuit, vers le jour, préfiguration de la communion; l'Horus, fils d'Osiris, conçu par la déesse du corps mort du dieu, représenté par Pharaon, garant d'une vie renouvelée; le dogme chrétien héritera de cet ensemble de mythes et d'autres encore. Encore faut-il aborder l'Orient en profondeur pour s'en convaincre. Les mythologies enseignées à l'école passent vite sur ces histoires étranges dont on ne cherche pas à comprendre le sens profond, puis tombent dans l'oubli. On ne s'attarde pas sur les idoles d'un monde païen. Au nom d'un paternalisme divin d'origine biblique, on occulte la déesse, mère et épouse, troisième personne d'une antique trinité, comme un souffle entre le père et le fils, entre Osiris et Horus. Remplacée par un Saint-Esprit masculin et par une pieuse vierge. Le message authentiquement chrétien restait d'amour; il symbolisait une révolte contre le pouvoir du tyran qui se disait Homme-dieu, nouvel Horus fils d'Osiris. Fils de pauvre était Jésus. Dans la mesure où le christianisme est devenu religion officielle d'un Occident colonisateur, coupable d'avoir brutalement évangélisé les peuples dits barbares pour les soumettre à une dure loi impériale, il ne saurait ni ne devrait se dire chrétien. Au nom d'une doctrine de charité, les missionnaires condamnaient encore les coptes chrétiens aux flammes éternelles, parce qu'ils étaient, disaient-ils, schismatiques. Leur Orient est pourtant bien plus proche du berceau de Jésus que ne l'était la patrie de ces missionnaires, et l'Enfant adoré plus familier aux coeurs de ceux parmi les pauvres qui demeurent chrétiens, en Orient.
Autrefois, dans l'Egypte antique, les fous de Dieu allaient quêter les paroles divines dans les temples et n'en trouvaient que des reflets métaphoriques. Le dieu des paroles divines, Thot, ancêtre d'Hermès, et, dit-on aussi, du dieu gaulois Lugues, se gardait bien de révéler les mots magiques inscrits dans son livre. Ce livre, un mythe raconte qu'il fallait aller le chercher dans le monde des morts, domaine du rêve et de l'imaginaire. Ainsi, les fous de Dieu demeuraient-ils sur leur soif, et quotidiennement poursuivaient leur quête. Le Livre, aujourd'hui révélé, rejette dans les ténèbres de l'obscurantisme païen les mythes qui exprimaient poétiquement l'inconnaissable divin. Le Livre, trois fois révélé, nous met en présence d'un triple dogmatisme moyen oriental, sans compter les autres dogmatismes dérivés, incarnés dans les différentes sectes, récupérés par le terrorisme, dressant l'un contre l'autre Orient et Occident. Dogmatisme multiple et désordonné, provocateur de guerres. Les guerres les plus sanglantes sont religieuses. Les armées ennemies maintenues dans l'ignorance de l'autre ne se doutent pas que la religion, étroitement liée à l'histoire, est la grande tentation du Prince, un argument de politique machiavélique pour nourrir la haine. Quand il s'agit de guerres, on ne saurait dire, suivant un cliché bien établi, que l'oriental obéit, l'occidental commande. La discipline militaire en Orient comme en Occident n'admet que l'obéissance. Ici et là, le lot de l'objecteur de conscience demeure la prison. Et Dieu garant de l'autorité. Les mystiques de toutes les religions et de tous les siècles ont cherché à transcender les différences et les divisions théologiques afin de parvenir à une connaissance plus directe de la vérité divine, remonter à la source du religieux qui demeure une quête. Ils ne possèdent pas le pouvoir qui manipule le divin pour grandir en puissance, occuper ou étendre un territoire; ni ne voudraient le posséder.

J'ai été piquée au vif quand Heidegger a dit un jour: "la Philosophie est grecque, elle parle grec". Mais alors, toute cette pensée qui a précédé la Grèce, elle ne compte donc pour rien?
Je plongeais alors dans la philosophie occidentale pour mon doctorat: mes deux sujets de thèse concernaient le néo-hégélianisme anglais et le relativisme français du vingtième siècle. J'étais totalement ignorante de l'Egypte ancienne, à peine avais-je visité cette vieille civilisation dans ses tombeaux de Louxor. Encore plus ignorante de l'Egypte chrétienne ou musulmane. Ma réaction était d'amour-propre. Comme un aiguillon qui allait demeurer dans le fond de mon inconscient . Un questionnement, pour parler le langage de Heidegger, mais qui s'adressait à Heidegger lui-même: "Pourquoi y a -t-il de l'Etre plutôt que du néant", disait Heidegger. Je pensais: "Pourquoi faut-il que la philosophie soit liée au mot "être". Pourquoi parlerait-elle grec?" Je fouillais les langues. Le mot être, la copule, je ne les trouvais ni dans la langue chinoise, ni dans la langue arabe, mais pourquoi ces langues ne seraient-elles pas philosophiques, au même titre que celle des anciens égyptiens, écrite en hiéroglyphes? L'absence de ces termes dans les vocabulaires de certaines langues orientales ne pouvait diminuer d'aucune façon la tourmente du questionnement métaphysique.
Je continuais à creuser la philosophie occidentale, convaincue qu'elle ne parlait pas seulement grec, mais j'étais encore ignorante de l'Orient. J'enseignais à mes étudiants égyptiens Kant et Hegel, essayant de dégager une dialectique du doute; c'était cela qui me concernait: leur montrer les différences, les pousser à les embrasser toutes pour éviter l' apauvrissant dogmatisme, ce danger universel. J'introduisais Kierkegaard , le rapprochais d'un Nietzsche soi-disant responsable de la Mort de Dieu et pourtant si profondément religieux. Je revendiquais la liberté de l'interprétation. Le dogmatisme a toujours été mon ennemi. Sans doute Nietzsche et Kierkegaard m'attiraient parce qu'ils n'étaient pas cartésiens. Le langage conceptuel, le rationalisme, le platonisme, qui passent pour caractériser l'Occident, voilà qui "vieillit la pensée", disait Nietzsche. C'est donc en creusant la philosophie occidentale à partir de ces philosophes de mon choix que je découvrais l'Orient.
Je publiais alors une série d'essais sur les différentes interprétations de Nietzsche dans la Revue de Métaphysique et de Morale, certaines déjà historiques, d'autres imaginaires, quand je rencontrai à Genève Piloo Nanavutty, une Parsie qui avait traduit en anglais les Chants de Zarathoustra, les ghâtâs.1 Je lui ai demandé de m'initier à la religion du feu, ce qui m'a amenée à écrire ce Zarathoustra interprète de Zarathoustra,2 qui rapprochait les deux démarches, celle du Zarathoustra des Parsis de l'Inde, tenu responsable de la Morale et celle du Zarathoustra d'un Nietzsche qui se dit Immoraliste. Des mots-clés sont en effet communs aux gâthâs et à la Naissance de la tragédie. Dans le texte Parsi, le premier chant, de souffrance et de déchirement, exprime la plainte de l'âme de la création devant la violence, la destruction et la mort qui livrent la terre aux démons du mal, les daevas. Nietzsche, lui , dénonce le mal dans le nihilisme de son époque. Et le thème de la rédemption qui revient sans cesse dans les chants de Zarathoustra , hante également l'oeuvre de Nietzsche qui fait appel à l'artiste rédempteur, pour sauver la vie du nihilisme. Nietzsche abordait donc la pensée occidentale à partir de ses origines orientales. Le titre même de son grand oeuvre: Ainsi parlait Zarathoustra le dénonçait. Pourquoi ne l'a-t-on jamais questionné sur la raison de ce choix demandait-il dans Ecce Homo3. On croirait fondamentale la différence entre le Zarathoustra oriental et le Zarathoustra allemand. Il n'en est pourtant rien. Les Iraniens qui jusqu'à présent célèbrent le Nouvel an, le Norouz, fêtent, comme l'Occident chrétien, l'éternel retour du printemps de l'existence, les commencements nouveaux, l'éclosion de la vie. Et voilà qu'un Nietzsche en souffrance de mort entonne un merveilleux hymne à la joie. Fidèle à la foi parsie, il "renouvelle" en "recréant" l'antique pensée. Il renverse le platonisme en remontant aux Présocratiques, à ce feu héraclitéen qui construit et détruit dans l'innocence, noble et vil, encore plus loin dans le temps, au feu du mazdéisme. Le Norouz qui coïncide avec la célébration de l'office des chants, est la fête du feu, ce même feu qui est création toujours recommencée, renouvelée, mais qui n'efface jamais son double, celui qui fume et grésille, double, comme le serpent du mal, qui, la tête aux prises avec la queue, symbolise également l'éternel retour du mal et de l'instant de joie, semblable en cela à ces frères jumeaux que sont Janus-bifrons dans le mythe grec, Ahriman et Ohrmazd dans le mythe parsi, Seth et Osiris dans le mythe égyptien. Le feu noble est exubérance de l'esprit créateur, légèreté, jeu de l'artiste et jeu de l'enfant. Le sacrifiant iranien, en allumant son feu, fait se lever le soleil et participe à la création. L'idée ne pouvait que séduire Nietzsche. Un nouveau Zarathoustra apparaissait. Sorti, tel un papillon de sa chrysalide, ce nouveau Zarathoustra prenait au sérieux le dualisme mazdéen et l'assumait, dans une affirmation passionnée de la vie; il reflétait un Nietzsche qui avait passé par cette religion du feu, qui n'osait pas se dire moral parce que la morale fut salie par les bons et les justes. Le moyen de sauver la vie du nihilisme ressemble cependant au siècle de Nietzsche. Le rédempteur annoncé n'est pas un dieu, mais un surhomme. Aux prises avec la tension dialectique de la vie et de la mort, le surhomme portera le feu au val4, enseignera le rire et les chants et la danse et l'amour de la terre et la joie qui intègre l'homme à l'univers, joie de la vie semblable à celle du Norouz, joie de l'acte créateur qui se répète éternellement, oublieuse, cette fois-ci, des outre-mondes.
La publication de mon Essai a profondément offensé mon amie Parsie. Pour elle, Nietzsche ne pouvait être que Nazi, incroyant et immoral. Comment pouvais-je en faire un zoroastrien. Et pourtant. Pour me racheter, j'essayais de lui prouver le travail souterrain de l'interprétation qui n'échappe pas à la tyrannie de la subjectivité; et celui de l'intertextualité qui éclaire le sens d'un texte à partir d'autres textes; je dénonçais le dogmatisme des lectures exclusives. Rien n'y faisait. Nietzsche demeurait figé dans son image nazie. Le jeu des formes en philosophie ne la convainquait pas. L'Orient se fermait à l'Occident.
J'avais alors découvert chez Nietzsche toute l'imagerie de l'Egypte ancienne: l'aigle et le serpent, les cavernes et les sommets, l'éternel retour et la volonté de puissance, la mort et la renaissance, le nihilisme et l'amour dionysiaque de la vie, mais encore, l'oeil prodigue, les mains tendues, le semeur, le vouloir léonin, les renaissances. La voix et les images d'autres siècles, égyptiens, cette fois-ci, habitaient le discours de Zarathoustra.
Curieusement, l'interprétation heideggerienne de Nietzsche me donnait la clé d'une double interprétation imaginaire: l'une qui allait de l'Orient à l'Occident , l'autre de l'Occident vers l'Orient. Heidegger découvrait au coeur de la pensée de Nietzsche ces deux thèmes inséparables: la Volonté de Puissance et l'Eternel Retour, l'un moteur de l'autre. La dynamique du projet était de l'ordre du dionysiaque. Or Dionysos meurt et renaît, il est étranger au panthéon grec qui ne connaît pas de dieu mortel. Nietzsche qui était philologue, lisait dans Diodore de Sicile que l'imaginaire Orphée avait ramené avec lui d'Egypte le mythe d'Isis et d'Osiris5, ces ancêtres de Demeter et de Dionysos. Il lisait aussi tous les écrits de ces grecs qui étaient allés s'instruire dans les Maisons de Vie de Thèbes. Et Bâle, où il enseignait, n'en finissait pas de découvrir l'Orient. Il accueillait dans son panthéon un Dionysos autre que celui de Thrace, ce satyre barbu, solitaire qui provoquait le déchaînement des eaux, l'éboulement des pierres, frappait ses ennemis par des prodiges, les poussait au délire, au débordement de frénésie sexuelle. La majestueuse image d'Apollon opposait la tête de Méduse à cette puissance grotesque et brutale du dionysiaque pour la pétrifier. Le Dionysos venu d'Orient par voie crétoise est joyeux et bienfaisant; comme Osiris, il est l'auteur de la civilisation, l'instigateur de l'agriculture et du commerce, maître et législateur des cités. Les Titans le coupèrent en morceaux. Demeter, en lamentations, réunit ses membres épars et lui donna naissance une deuxième fois. C'est ainsi qu'on le vénérait à Eleusis, comme à Abydos: mutilé, dispersé, puis ressuscité. Le démembrement et la nouvelle vie du dieu symbolisaient la mort et la renaissance de la nature, et son culte un rite initiatique agraire.6 A Delphes, ce Dionysos s'allie à Apollon, dieu de la forme belle qui transfigure par l'art le chaos et le déchirement. Au pacte Dionysos- Apollon de la Naissance de la Tragédie, répondait en Egypte ancienne le jeu du soleil et de la lune, de Pharaon, Soleil régnant ou Horus vivant et de son ministre, le dieu lune, dieu de la parole, de l'écriture, des nombres, de la beauté; Thot, le Trois fois grand qui deviendra en Grèce Hermès Trismégiste. Dans les Maisons de Vie, ces universités des temps antiques, le dieu lune, à la tête d'une armée d'artistes, composait le mythe et en assurait la mise en scène, il était à la source de la tragédie grecque. Le pacte entre Apollon de Delphes, dieu de la forme belle et de Dionysos, symbole d'un monde déchiré, répétait le pacte qui unissait le dieu lune au dieu soleil. Pour Nietzsche comme dans le mythe pharaonique, l'art demeurait la forme la plus élevée de la Volonté de Puissance, noble, celle-ci, contrastant avec la Volonté vile des tyrans traditionnels.
J'ai mis vingt ans à réaliser le projet des Préfigurations Egyptiennes de la Pensée de Nietzsche,7 le temps d'apprendre à déchiffrer les hiéroglyphes et de creuser la pensée inscrite dans les papyrus et sur les murs des temples. Je partais sur une hypothèse. L'hypothèse devenait comme une théorie physique bonne à formuler de nouvelles hypothèses que les textes venaient confirmer. Nietzsche démasquait les hiéroglyphes derrière les mots, revenait à l'écriture métaphorique, au mythe, source de la tragédie. Et quel mythe avait-il choisi pour exprimer sa pensée? Celui de Dionysos. Avant même que Zarathoustra, un soleil nouveau, ne lui apparût comme une figure dionysiaque.
Il y a, dans le déroulement de toutes les cultures, des moments d'arrêt, d'autres, de commencements nouveaux ou de grand épanouissement. Il y a , dans toutes les cultures, des renaissances. L'une prend le relais de l'autre, repart, s'enrichit de l'acquis de l'autre, continue, s'essouffle, puis passe le flambeau à celle qui est prête à le recevoir. Et lorsqu'elle reprend son souffle, et rejoint le train en marche là où il s'est encore une fois arrêté, elle ne saurait manquer d'y retrouver ce qu'elle y avait autrefois apporté.
Nietzsche, lui, était remonté aux géants de l'époque tragique, aux Présocratiques qui ont ramassé le javelot là où d'autres peuples l'ont laissé, "pour le lancer plus loin".8 A son tour, il a repris le javelot pour le lancer encore plus loin, mais sur une trajectoire qui ressemble à un cercle, ou à un serpent qui se mord la queue. Il remonte aux sources métaphoriques du langage métaphysique. Pour lui, le temps de la philosophie occidentale , temps de vieillissement et de déclin doit s'effacer pour retrouver le temps de la tragédie grecque qui remonte au mythe. Il ne se libère pas des modes de pensée hérités de la Grèce, il y trouve tout simplement ce que l'Orient y avait mis, un dieu qui meurt et renaît. Il le renouvelle. Son temps n'est pas linéaire, il est, comme celui de Zarathoustra, comme celui des anciens Egyptiens, courbe, celui de l'Eternel Retour. Le dionysiaque qui se multiplie en d'innombrables soleils doit, pour être compris, passer par l'imagerie des anciens qui multiplie les métaphores pour dire l'éternelle victoire de la vie sur la mort , de la mort sur la vie. Nietzsche nommait son Zarathoustra un monstre ou un démon dionysiaque parce que, comme le grain d'orge, il personnifie tout ce qui meurt et renaît: les soleils anciens qui s'éteignent et se rallument et remplissent la terre de lumière, le fleuve qui tarit en hiver et inonde la terre en automne, la lune qui s'éloigne et revient et rythme le flux des eaux; pour dire l'éternel retour.
En faisant de son Zarathoustra un Dionysos et un soleil, Zarathoustra retrouve les sources des religions de la lumière. Car dans ses variations dionysiaques, Nietzsche privilégie celle du soleil amoureux de la vie, Soleil et Vie, dieu et déesse. Comme dans l'ancienne Egypte Osiris, l'ancêtre de Dionysos, devient un soleil mort vivant, toujours renaissant, ainsi va Zarathoustra, nouveau soleil, des cavernes jusqu'aux hauteurs, Zarathoustra, l'ami de l'abîme de lumière. Zarathoustra est un grand poème incantatoire, comme un chant antique fait de variations composées sur le thème du soleil tel qu'il apparaissait dans les différentes théogonies antiques. Zarathoustra: un soleil- l'or et la lumière- Zarath en parsi signifie or et ushtra: lumière. Le Zarathoustra de Nietzsche dessine le grand cercle que fait l'astre quand il tourne autour de la terre: comme lui, il décline au crépuscule et suit la courbe de son parcours du fond de la nuit à l'aube, puis au grand midi et recommence, ensuite, son déclin, lui-même, malade et solitaire comme ceux du monde des morts qui pénètrent dans l'obscurité avec le désir de sortir au jour.
Parce que l'on cherche encore dans l'interprétation de l'Egypte ancienne à opposer l'Orient à l'Occident, on imagine le cercle de l'Eternel Retour comme un phénomène statique, une ritournelle dirait Nietzsche. Non. Les Anciens Egyptiens ont mis sur place toute une architecture du monde, orchestrée dans les Maisons de Vie, pour assurer les renaissances, parce que toujours menaçait la fin du monde, parce que le soleil, ou l'inondation pouvaient ne jamais revenir. Sur les Maisons de Vie régnait le dieu lune Thot. La lune, menteuse, dit Zarathoustra, oui, menteuse, parce que la vérité ne saurait s'exprimer en mots, sans, d'une certaine façon, mentir, parce que tout est apparence et l'être, inconnaissable. La lune, ministre et messagère du soleil, comme la parole l'est de la réalité. La lune, bien plus importante que le soleil disaient les mystiques de l'Islam, parce qu'elle éclaire quand il fait nuit. Cette lumière au coeur de l'obscurité dit le pouvoir de la parole qui annonce et crée la réalité, une parole qui s'enveloppe de toutes les formes de l'art , se fait volonté d'apparence plutôt que de vérité, puissance incontestée qui crée et recrée son monde. L'Egypte ancienne a multiplié les représentations métaphoriques de ces petites lumières qui éclairent puissamment l'obscurité. L'oeil du chat ou du lion qui possède le pouvoir de les capter, le serpent qui crache du feu conduisent le défunt jusqu'à sa sortie au jour. Dans le monde des morts, tous les pouvoirs, ceux des bêtes et des plantes et des paroles divines, ceux du mal lui-même se liguent pour que revienne le soleil, pour que revienne la vie.
"En vérité, comme l'aime le soleil, j'aime la vie et toutes mers profondes",9 disait Zarathoustra, surhomme, nouveau soleil, comme l'était un Pharaon mythique, cet Horus, une volonté de puissance capable d'assurer le retour de la vie, ce cercle éternel du retour. Son ministre, le dieu lune Thot, savait séduire la Vie avec toutes les forces de l'art, pour qu'elle revienne.
Le génie religieux de Nietzsche fut de deviner dans le chaos créé par la mort du dieu que l'on dit vrai, la renaissance des dieux anciens: un château d'images pour exprimer le divin. C'est le privilège de la créativité que de recouvrir la condition humaine de formes variées, mais que l'on soit enfant ou grand mystique, les questions fondamentales de la condition humaine demeurent étrangement monotones et sans réponse autre qu'imaginaire. Gauguin a voulu exprimer ce questionnement dans son grand oeuvre: D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? Ignorer l'ignorance fondamentale de la réponse ne saurait donner lieu qu'à une culture tronquée, et à des idées-momies. Les tentatives de réponses prennent des formes différentes. Différence ne signifie pas opposition. Toute oeuvre d'art est différente de l'autre. Toute vision du monde est originale, mais utilise les mêmes matériaux que les autres, s'adresse aux mêmes questions fondamentales. La force du mythe est de représenter une condition humaine universelle. Et de se métamorphoser, selon le génie du lieu.


J'ai fait mes études en Occident et je ne me suis pas sentie dépossédée de ma propre culture, acculturée, dit-on. Peut-être du fait que je suis égyptienne et que l'Egypte est aux sources de l'histoire connue. Il est vrai que si l'on s'écarte du domaine des idées pour pénétrer dans celui de la technologie , le fossé entre l'Occident et l'Orient est immense. L'un est surdéveloppé, l'autre sous-développé. L'on a caressé l'espoir d'une forme de développement qui ferait l'économie de toutes les forces de destruction massives qui se sont multipliées grâce à ce que l'on appelle le progrès. Cela reste encore du domaine d'un possible hautement désirable. La nature humaine étant ce qu'elle est, ouverte au meilleur comme au pire, la menace de chaos qui pesait sur les fabricants du vieux mythe revient: le soleil pourrait bien ne plus briller. Alors il faudrait tout mettre en oeuvre pour écarter la menace, chercher recours chez le dieu lune Thot, réorganiser un monde déchiré avec les mots qui empruntent leur magie à l'art.

Entre Orient et Occident, à travers toutes les différences, une éthique cherche à s'imposer pour sauver le monde des forces de destruction: celle des Droits de la Personne Humaine. Certains Etats en contestent l'universalité, en accusent les sources occidentales; les uns invoquent des valeurs asiatiques, les autres des valeurs islamiques. Ils cherchent l'identité de leur Orient dans son opposition à l'Occident au risque de tomber dans le piège des idées-momies. Le "je suis plusieurs" de Nietzsche n'est pas le cri d'un fou. Au contraire, sage, trop sage. Il répond aux plaintes de l'Ame de la Création dans le premier chant de Zarathoustra, il parle aux créateurs solitaires qui font une chaîne de plus en plus grande, où l'on "s'enlace les uns contre les autres". Car le sens aigu du perspectivisme, du jeu des formes, du dionysiaque, agit comme une arme mortelle, comme de la dynamite, contre les dogmatismes, les idées-momies, contre l'Etat, les religions et les morales qui séparent.
Gérer les différences, voilà qui répondrait au désir de dépassement exprimé par la Volonté de Puissance nietzschéenne. Ceci les puissants destructeurs de la planète ne l'ont pas compris. Destructeurs sans savoir être créateurs, ils se dirigent sur la voie nazie, la voie vile, trop humains pour s'engager sur l'autre voie, la noble.
"Viendra-t-il le Sauveur, le Ratu des temps modernes? celui qui apprendra aux hommes à voler...; il fera sauter toutes les bornes-frontières, il donnera à la terre un nom nouveau, il l'appellera la Légère."10
Dans les plans de grand oeuvre esquissés par Nietzsche avant sa mort, le IVe et dernier livre avait une fois pour titre: l'Eternel Retour, la Grande Politique, Prescriptions de vie pour nous. Dans ce grand oeuvre, l'opposition Orient- Occident n'aurait pas trouvé de place.

Fawzia ASSAAD