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Direction musicale: IVOR BOLTON
Mise en scène: DIETER KAEGI
Décors et costumes: WILLIAM ORLANDI
Lumières: ROBERTO VENTURI
Chef des choeurs: GUILLAUME TOURNIAIRE
Konstanze: NATALIE DESSAY
Blondchen: AKIE AMOU
Belmonte: ROBERTO SACCA
Pedrillo: FRANCESCO PICCOLI
Osmin: KURT RYDL
Selim: CHRISTOPH QUEST
Orchestre de la Suisse Romande
Choeurs du Grand Théâtre
Pour la deuxième oeuvre lyrique de la saison 2000/2001 le Grand Théâtre a décidé de reprendre le premier opéra écrit en allemand (un "singspiel" avec chants et dialogues parlés), et créé le 16 juillet 1782 à Vienne par un Mozart qui a vingt-six ans. Reprise dans la mise en scène du zurichois Dieter KAEGI, l'actuel directeur de l'Opéra d'Irlande à Dublin, et dans les décors et les costumes de William ORMANDI. Lors de la création de l'oeuvre en 1996, KAEGI et ORMANDI furent copieusement hués par les habitués des premières. Ce qui ne fut pas le cas lors de la première le 20 octobre dernier.
Avant de parler de cette reprise, de la
mise en scène et de la nouvelle distribution, quelques
précisions ne sont pas inutiles: avant tout un opéra
s'adresse au coeur et comme l'a écrit Dominique FERNANDEZ
"il n'est pas aussi efficace que lorsqu'il met en scène
des sentiments élémentaires".
L'opéra est né en même temps que l'art baroque
et en est une des composantes et nombre d'ingrédients du
baroque se retrouvent forcément dans un opéra: la
surprise, le vertige, l'émotion, l'agitation, l'exagération
et surtout l'art de la mise en scène.
"L'Enlèvement au sérail"
est une "turquerie": au 17ème et au 18ème
siècles le Proche-Orient attire pour son exotisme mais
aussi parce qu'il permet une critique déguisée de
la société et des institutions occidentales. Comme
le Bourgeois Gentilhomme de MOLIÈRE, les Lettres Persanes
de MONTESQUIEU, le Zadig de VOLTAIRE sans oublier les "Cartas
Marruecas" de l'espagnol CADALSO, l'Enlèvement au
sérail s'inscrit dans ce type d'oeuvres car dans l'Autriche
des Habsbourg, MOZART fait l'éloge de l'Angleterre et de
la liberté par la voix de Blondchen: "je suis une
Anglaise née pour la liberté...un coeur né
ainsi dans la liberté ne se laisse jamais traiter en esclave
et, quand bien même il a perdu sa liberté, il en
conserve encore l'orgueil et se rit de l'univers". MOZART
est anglophile, le 17 octobre 1782, il écrit à son
père à propos de la victoire des Anglais à
Gibraltar sur les Espagnols: "j'ai appris à ma grande
joie vraiment, car vous savez que je suis un archianglais, la
victoire des Anglais". Par ailleurs, c'est au Pacha Selim
que Mozart attribue la qualité la plus prisée peut-être
par l'Europe "éclairée", la tolérance.
Mais nous ne sommes plus au 18ème siècle et si la
musique de MOZART est intouchable, les mises en scène ne
le sont pas. Suivre la tradition ne peut déboucher que
sur une répétition perpétuelle, et la réception
passive est inconcevable dans la mise en scène d'un opéra.
Recevoir c'est créer, c'est innover. On va à l'opéra
pour être surpris, étonné, on demande au metteur
en scène ce que DIAGHILEV demandait à COCTEAU: "étonne-moi!",
et il faut le reconnaître la mise en scène genevoise
est "étonnante".
Konstanze, fiancée de Belmonte,
sa suivante anglaise Blondchen et Pedrillo serviteur de Belmonte
et amoureux de Blondchen, ont été enlevés
par des pirates barbaresques et livrés au Pacha Selim lequel
s'éprend de Konstanze. Blondchen quant à elle, est
désirée par le mono maniaque Osmin gardien du palais.
Belmonte resté libre a retrouvé les traces de ses
amis et erre sur le rivage qui borde le palais en cherchant le
moyen d'y pénétrer. Il y parviendra grâce
à Pedrillo; sur le point de s'enfuir les deux couples seront
surpris par le Pacha averti par Osmin. Selim leur rendra la liberté
à la grande fureur de cet obsédé d'Osmin
qui voulait:
"...faire griller les chiens
qui nous ont indignement trompés.
...d'abord décapités,
puis pendus,
puis empalés,
sur un pieu brûlant,
puis brûlés,
ensuite attachés
et noyés;
enfin écorchés."
La mise en scène de Dieter KAEGI nous projette dans les années trente de ce siècle, le Pacha Selim ayant troqué son turban pour une casquette de yachtman, est devenu le propriétaire d'un superbe bateau, dont le nom est ANGLETERRE au début de l'ouverture et KONSTANZE à la fin de celle-ci. Les invités du Pacha embarquent sous l'oeil vigilant d'Osmin. Belmonte s'efforce d'emprunter l'échelle de coupée mais Osmin veille...

Palais ou yacht peu importe, les unités d'action, de lieu
et de temps sont respectées, de même que tout ce
que Mozart a voulu exprimer.
Ce qui séduit dans cette mise en scène c'est son
côté cinématographique(non dans le sens d'une
création en vue d'une distribution en salle ou sur le petit
écran) dans un style qui est celui des films des années
trente. Nous voilà revenus soixante-dix ans en arrière:
toilettes, costumes, coiffures, bagages, sont démodés
mais nous sont encore familiers, ils font partie de notre album
de famille. L'exotisme n'est plus dans l'espace, il est dans un
passé pas trop éloigné. Par ailleurs, cette
mise en scène est intéressante parce que tout se
joue sur le devant du théâtre, en hauteur et en largeur,
en deux dimensions en somme. Le côté cinématographique
se manifeste aussi lorsque le rideau se "ferme"(et non
pas se baisse) rectangulairement et d'une manière progressive,
et permet ainsi d'obtenir ce "fondu au noir" si cher
au cinéma d'avant-guerre. Le clou de cette trouvaille se
manifestera à la fin de l'opéra, lors du dernier
choeur, le rideau n'est pas complètement "fermé"
il reste encore un rectangle de lumière sur lequel se détache
Selim;Konstanze, devant le rideau, à gauche de la scène
quitte précipitamment ses amis, revient en courant échanger
un dernier regard avec Selim. Reconnaissance ou regret? A-t-elle
fait le bon choix? Cette question, à l'époque de
la création de l'Enlèvement, Mozart ne se la pose
peut-être pas. Mais elle l'est bel et bien à la fin
de COSI FAN TUTTE ou l'Ecole des Amants(Fiordiligi aurait été
assurément bien plus heureuse avec Ferrando qu'avec Guillermo
qu'elle épouse).

Soutenue par un orchestre au mieux de
sa forme, la distribution est des plus homogènes, les couples
et leurs voix sont bien assortis et Kurt RYDL campe un Osmin de
belle prestance; quant à l'acteur Christoph QUEST(rôle
non chanté) son Selim a vraiment le "beau rôle".
Natalie DESSAY dans sa prise de rôle de Konstanze, montre
qu'elle est une des plus grandes mozartiennes de ces dernières
années. Après avoir longtemps été
Blondchen et la Reine de la Nuit, elle est enfin Konstanze et
passe avec succès, et quel succès! l'épreuve
du feu que sont les airs du numéro dix: "Traurigkeit
ward mir zum Lose" et du numéro onze: "Martern
aller Arten". Natalie DESSAY n'est pas seulement une grande
chanteuse mais aussi une merveilleuse actrice: ses rencontres
avec Christoph QUEST-Selim sont des grands moments de théâtre.
Elle sera de nouveau à Genève en 2004 dans un autre
grand rôle de chanteuse-actrice, celui de Manon de MASSENET.
Pour conclure, on peut dire de cet Enlèvement au sérail ce que disait ROUSSEAU après avoir vu l'Orphée de GLUCK: "Puisqu'on peut avoir un si grand plaisir pendant deux heures, je conçois que la vie soit bonne à quelque chose".
Léon Rojal
Photographies GTG/ Nicolas Lieber et Douglas
Parsons
1) Les invités du Pacha embarquent
2) Roberto Saccà - Francesco Piccoli - Kurt Rydl
3) Natalie Dessay - Roberto Saccà
4) Natalie Dessay - Christoph Quest